Autres Textes et Poèmes choisis

  • Victor Hugo : À la belle impérieuse (1865)

    L’amour, panique
    De la raison,
    Se communique
    Par le frisson.

    Laissez-moi dire,
    N’accordez rien.
    Si je soupire,
    Chantez, c’est bien.

    Si je demeure,
    Triste, à vos pieds,
    Et si je pleure,
    C’est bien, riez.

    Un homme semble
    Souvent trompeur.
    Mais si je tremble,
    Belle, ayez peur.

    Les chansons des rues et des bois (1865)

  • Victor Hugo : À Mlle Fanny de P. (1840)

    Ô vous que votre âge défend,
    Riez ! tout vous caresse encore.
    Jouez ! chantez ! soyez l’enfant !
    Soyez la fleur ; soyez l’aurore !

    Quant au destin, n’y songez pas.
    Le ciel est noir, la vie est sombre.
    Hélas ! que fait l’homme ici-bas ?
    Un peu de bruit dans beaucoup d’ombre.

    Le sort est dur, nous le voyons.
    Enfant ! souvent l’oeil plein de charmes
    Qui jette le plus de rayons
    Répand aussi le plus de larmes.

    Vous que rien ne vient éprouver,
    Vous avez tout, joie et délire,
    L’innocence qui fait rêver,
    L’ignorance qui fait sourire.

    Vous avez, lys sauvé des vents,
    Cœur occupé d’humbles chimères,
    Ce calme bonheur des enfants,
    Pur reflet du bonheur des mères.

    Votre candeur vous embellit.
    Je préfère à toute autre flamme
    Votre prunelle que remplit
    La clarté qui sort de votre âme.

    Pour vous ni soucis ni douleurs,
    La famille vous idolâtre.
    L’été, vous courez dans les fleurs ;
    L’hiver, vous jouez près de l’âtre.

    La poésie, esprit des cieux,
    Près de vous, enfant, s’est posée ;
    Votre mère l’a dans ses yeux,
    Votre père dans sa pensée.

    Profitez de ce temps si doux !
    Vivez ! – La joie est vite absente ;
    Et les plus sombres d’entre nous
    Ont eu leur aube éblouissante.

    Comme on prie avant de partir,
    Laissez-moi vous bénir, jeune âme, –
    Ange qui serez un martyr !
    Enfant qui serez une femme !

    Les rayons et les ombres (1840)

  • Victor Hugo : À une femme (1831)

    Enfant ! si j’étais roi, je donnerais l’empire,
    Et mon char, et mon sceptre, et mon peuple à genoux
    Et ma couronne d’or, et mes bains de porphyre,
    Et mes flottes, à qui la mer ne peut suffire,
    Pour un regard de vous !

    Si j’étais Dieu, la terre et l’air avec les ondes,
    Les anges, les démons courbés devant ma loi,
    Et le profond chaos aux entrailles fécondes,
    L’éternité, l’espace, et les cieux, et les mondes,
    Pour un baiser de toi !

    Les feuilles d’automne (1831)

  • Victor Hugo : Bêtise de la guerre (1872)

    Ouvrière sans yeux, Pénélope imbécile,
    Berceuse du chaos où le néant oscille,
    Guerre, ô guerre occupée au choc des escadrons,
    Toute pleine du bruit furieux des clairons,
    Ô buveuse de sang, qui, farouche, flétrie,
    Hideuse, entraîne l’homme en cette ivrognerie,
    Nuée où le destin se déforme, où Dieu fuit,
    Où flotte une clarté plus noire que la nuit,

    Folle immense, de vent et de foudres armée,
    A quoi sers-tu, géante, à quoi sers-tu, fumée,
    Si tes écroulements reconstruisent le mal,
    Si pour le bestial tu chasses l’animal,
    Si tu ne sais, dans l’ombre où ton hasard se vautre,
    Défaire un empereur que pour en faire un autre ?

    L’année terrible (1872)

  • Victor Hugo : Cent mille hommes (1881)

    Cent mille hommes, criblés d’obus et de mitraille,
    Cent mille hommes, couchés sur un champ de bataille,
    Tombés pour leur pays par leur mort agrandi,
    Comme on tombe à Fleurus, comme on tombe à Lodi,
    Cent mille ardents soldats, héros et non victimes,
    Morts dans un tourbillon d’évènements sublimes,
    D’où prend son vol la fière et blanche Liberté,

    Sont un malheur moins grand pour la société,
    Sont pour l’humanité, qui sur le vrai se fonde,
    Une calamité moins haute et moins profonde,
    Un coup moins lamentable et moins infortuné
    Qu’un innocent, – un seul innocent condamné, –
    Dont le sang, ruisselant sous un infâme glaive,
    Fume entre les pavés de la place de Grève,
    Qu’un juste assassiné dans la forêt des lois,
    Et dont l’âme a le droit d’aller dire à Dieu : Vois !

    Les quatre vents de l’esprit (1881)