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Supervielle (Jules) : Plein ciel
J’avais un cheval
(suite…)
Dans un champ de ciel
Et je m’enfonçais
Dans le jour ardent. -
Baudelaire (Charles) : La beauté
Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Eternel et muet ainsi que la matière.Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris ;
J’unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j’ai l’air d’emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d’austères études ;Car j’ai pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !Charles Baudelaire (1821-1867). Les Fleurs du mal
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Blanchard (Stephen) : Écrire
Écrire
(suite…)
à l’orée des impatiences muettes
aux confins des aveux
et des résonances océanes
au hasard de l’ultime serment
et des échos rompus. -
Rimbaud (Arthur) : Lettre du voyant (extrait)
Il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il les cherche en lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous : le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant ! Car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables : viendront d’autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé !
Arthur Rimbaud,. Extrait de la Lettre du voyant
