-
Julio Cortazar : Écrasement des gouttes (1962)
Je ne sais pas, regarde, c’est terrible comme il pleut. Il pleut tout le temps, dehors épais et gris, ici contre le balcon avec de grosses gouttes dures et figées qui s’écrasent comme des gifles l’une après l’autre, quel ennui. Voici une petite goutte qui naît en haut du cadre de la fenêtre, elle tremble contre le ciel qui la brise en mille reflets assourdis, elle gonfle et vacille, elle va tomber, elle ne tombe pas, pas encore. Elle s’accroche de toutes ses griffes, elle ne veut pas tomber et on la voit qui s’agrippe avec ses dents tandis que son ventre enfle, c’est à présent une énorme goutte qui pend majestueuse et soudain youp! la voilà partie plaf ! plus rien, écrasée, une tache humide sur le marbre.
Mais il y en a qui se suicident et qui se rendent tout de suite, elles naissent du cadre et se jettent aussitôt dans le vide, il me semble voir la vibration du saut, leurs petits pieds qui se décollent et le cri qui les grise dans ce néant de la chute et de l’écrasement. Tristes gouttes, rondes gouttes innocentes.
Adieu, gouttes. Adieu.
Extrait de Cronopes et fameux, p.109, Editions Gallimard, 1977
-
Charles Baudelaire : L’Étranger (1869)
— Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?— Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
— Tes amis ?
— Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
— Ta patrie ?
— J’ignore sous quelle latitude elle est située.
— La beauté ?
— Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
— L’or ?
— Je le hais comme vous haïssez Dieu.
— Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
— J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… les merveilleux nuages !
Petits Poèmes en prose. Michel Lévy Frères (1869)
-
Julien Clerc : L’horizon chimérique (2000)
Je me suis embarqué sur un vaisseau qui danse
Et roule bord sur bord et tangue et se balance
Mes pieds ont oublié la terre et ses chemins
Les vagues souples m’ont appris d’autres cadences
Plus belles que le rythme las des chants humainsÀ vivre parmi vous, hélas
Avais-je une âme?
Mes frères, j’ai souffert
Sur tous vos continentsÀ vivre parmi vous, hélas
Avais-je une âme?
Mes frères, j’ai souffert
Sur tous vos continentsJe ne veux que la mer, je ne veux que le vent
Pour me bercer, comme un enfant, au creux des lames
Hors du port qui n’est plus qu’une image effacée
Les larmes du départ ne brûlent plus mes yeux
Je ne me souviens pas de mes derniers adieuxÔ ma peine, ma peine où vous ai-je lassée?
Voilà, je suis parti plus loin que les Antilles
Vers des pays nouveaux lumineux et subtils
Je n’emporte avec moi pour toute pacotille
Que mon coeur
Mais les sauvages en voudront-ils?Ô ma peine, ma peine où vous ai-je lassée?
Voilà je suis parti plus loin que les Antilles
Vers des pays nouveaux lumineux et subtils
Je n’emporte avec moi pour toute pacotille
Que mon coeur
Que mon coeur
Mais en voudront-ils?Je me suis embarqué sur un vaisseau qui danse
Chanson de Julien Clerc (2000)
Texte : Julien Clerc et Jean De La Ville De Mirmont (1886-1914) -
Édourd Glissant : Vertige des temps froids (1954)
Cendres taillis ô vos jours
Sont d’infini abandonné
Vos mensonges tels des atours
Sont pleurs, au miroir animésMaigre miroir et haute tour
Eau de la mort emprisonnée
Dans nul océan hors labours
Fièvre et argile sillonnéesPleurez que mon espace lie
Espace sur vous accompli
Plus qu’océan sur un banniMes fièvres labour taillis morts
À tels mensonges cendre encore
Et argile plus qu’infini.Le sang rivé (1947-1954). Poèmes complets, nrf / Gallimard (2026)
-
Victor Hugo : On vit, on parle (1856)
On vit, on parle, on a le ciel et les nuages
Sur la tête ; on se plaît aux livres des vieux sages ;
On lit Virgile et Dante ; on va joyeusement
En voiture publique à quelque endroit charmant,
En riant aux éclats de l’auberge et du gîte ;
Le regard d’une femme en passant vous agite ;
On aime, on est aimé, bonheur qui manque aux rois !
On écoute le chant des oiseaux dans les boisLe matin, on s’éveille, et toute une famille
Vous embrasse, une mère, une sœur, une fille !
On déjeune en lisant son journal. Tout le jour
On mêle à sa pensée espoir, travail, amour ;
La vie arrive avec ses passions troublées ;
On jette sa parole aux sombres assemblées ;
Devant le but qu’on veut et le sort qui vous prend,
On se sent faible et fort, on est petit et grand ;On est flot dans la foule, âme dans la tempête ;
Tout vient et passe ; on est en deuil, on est en fête ;
On arrive, on recule, on lutte avec effort …
Puis, le vaste et profond silence de la mort !Les contemplations (1856)
