par Luc Fayard lucfayard(AT)amavero.fr
(*) Nicolas Boileau, auteur de L’Art poétique (1674), longtemps considéré comme le texte de référence et par l’exemple, pour les règles d’écriture de la poésie classique.
« Le poème est une hésitation prolongée entre le son et le sens. » Paul Valéry

J’en ai sélectionné quelques-uns (60 exactement) que j’ai classés ici par thème.
Bonne lecture ! N’hésitez pas à me faire part de vos commentaires, soit par la fonction commentaire du site, en bas de page, soit directement à lucfayard(AT)amavero.fr

01. L’humour
02. L’homme et la mer se ressemblent
03. Le premier poète du monde est une femme
04. On peut faire bref
05. Un autre genre court : le haïku
06. La poésie aime les couleurs
07. La beauté, quête du poète
08. L’écriture
09. La nuit, nostalgique
10. Dans le tableau
11. Images en prose
12. En chanson
13. Le symbolisme
14. Mystère et beauté de l’hermétisme
15. Inclassable
16. Violence
17. Un autre monde
18. L’éternel féminin
19. La pluie s’entend
20. La pluie et les pleurs
21. Le spleen de Baudelaire
22. Dialogue
23. Dédicace
24. Un texto avant l’heure
25. Le poète prophète
26. La prémonition
27. Le rêve, l’hallucination
28. Liberté du langage, jusqu’à l’onomatopée
29. Inverter des mots, pour réinventer l’univers
30. Liberté de l’humour
31. Le souvenir
32. La mort, mille fois invoquée
33. Le surréalisme, bien sûr
34. Nostalgie des bons moments
35. L’amour
36. Encore l’amour
37. Lire d’autres langues
38. L’art de saisir le moment
39. La poésie engagée
40. Le sonnet marotique
41. Le slam
42. Créer son imaginaire
43. Le pointillisme
44. Les grands classiques
45. Les romantiques
46. Les figures de style
47. Amour de Dieu ou amour humain
48. Poésie de la réligion
49. Voyages; voyages…
50. Une méditation créatrice
51. Transformer le monde avec des mots
52. Et la prose se fit poésie
53. Et la poésie se fit dessin
54. Épilogue
55. Quelques liens non académiques
56. Les autres « arts poétiques »
57. Dernière heure
L’humour
Au pays de Papouasie,
J’ai caressé la Pouasie.
La grâce que je vous souhaite,
C’est de n’être pas Papouète.
L’homme et la mer se ressemblent : une longue histoire
Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.
Grâce aux rituels antiques:
Le premier poète du monde est une femme
![]() |
| Bas-relief attribué à Enheduana |
Ma maîtresse chérie d’An, je veux parler de ta colère.
J’ai entassé les braises et préparé les rites de purification
source image : https://musetripper.com/2020/03/15/enheduanna-the-first-composer/
On peut faire bref
Le poème le plus court de la langue française
Et l’unique cordeau des trompettes marines.
(1880-1918) Souvent considéré comme le meilleur poème le plus court de la langue française. Jeu de mot possible avec le titre et le début du vers, lequel pourrait alors se lire approximativement « Chanterelle , unique cordeau des trompettes marines » : sur un bateau, le seul filin qu’on a le droit d’appeler corde est c’est celui de la cloche qu’on sonne dans la brume, les autres filins s’appelant des « bouts » (qui se prononce « boute »). (pour rappel : Chanterelle est la corde la plus aiguë d’un instrument à cordes.)
Un autre genre court : le haïku, très à la mode
![]() |
| Bashō Matsuo (1644-1694) |
tu as la joue ronde
comme un rocher dans la nuit
tes pleurs sont la pluie
tes yeux bleus de lune
interrogent gravement
mon coeur à la hune
de tes deux mains d’algues
de tes dix doigts de vents lourds
tu tisses ma vie
le monde murmure
il laisse pour toi et moi
ses ombres au mur
Le haïku d’origine japonaise est devenu très à la mode et s’est exporté avec beaucoup de règles différentes, parfois éloignées des principes d’origine. Pour ma part, je me suis fixé trois règles simples proches de ce concept d’origine : un tercet en métrique 5-7-5 (syllabes pour simplifier, la théorie parlant de « more », concept plus fin que la syllabe, basé sur des unités de temps), un contenu factuel proche de la nature ou de l’homme dans les deux premier vers et, si possible au troisième, une évasion vers l’âme, vers le sentiment humain ou divin.
La poésie aime les couleurs
(1908-1992) Peintre franco-portugaise souvent qualifiée de « paysagiste abstrait ». « Le coeruleum, ou bleu céruléen ou bleu céleste, est un pigment utilisé en peinture et en décoration, donnant une nuance de bleu ciel. » (Wikipédia)
La beauté, l’une des quêtes du poète
Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière.
Les poètes ont beaucoup écrit sur l’écriture
Écrire
à l’orée des impatiences muettes
aux confins des aveux
et des résonances océanes
au hasard de l’ultime serment
et des échos rompus.

La nuit, souvent nostalgique
Vers le bas je me tourne, vers la sainte, l’ineffable, la mystérieuse Nuit. Le monde est loin – sombré en un profond tombeau – déserte et solitaire est sa place. Dans les fibres de mon cœur souffle une profonde nostalgie.
De son vrai nom Georg Philipp Friedrich von Hardenberg (1772-1801) : « poète, romancier, philosophe, juriste, géologue, minéralogiste et ingénieur des Mines allemand » (Wikipedia)
Le poème devient un élément du tableau
Sorbes de la nuit d’été
étoiles enfantines
syllabes muettes du futur amour
quand les flammes progressent de poutre en poutre sous nos toits
exiguë
la définition du ciel
PS : une sorbe, fruit du sorbier, baie rouge orangé
De belles images en prose : pas de limites à l’imagination
Lasse, résignée, occupée pour plusieurs heures encore à sa tâche immémoriale, la grise journée filait sa passementerie de nacre et je m’attristais de penser que j’allais rester seul en tête à tête avec elle qui ne me connaissait pas plus qu’une ouvrière qui, installée près de la fenêtre pour voir plus clair en faisant sa besogne, ne s’occupe nullement de la personne présente dans la chambre.
(1871-1922) On se demande comment Proust a pu avoir l’idée de comparer le jour qui passe à une compagne qui le délaisse et à une « passementerie de nacre »…
En chanson
avec des mots rares et des fotes exprès de grammaire
Ne jetons pas les morceaux
De nos cœurs aux pourceaux,
Perdons pas notre latin
Au profit des pantins,
Chantons pas la langue des dieux
Pour les balourds, les fesse-mathieux,
Les paltoquets ni les bobèches,
Les foutriquets ni les pimbêches…
Le symbolisme
ou comment offrir plusieurs lectures
Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui !
Dit Stéphane Mallarmé (1842-1898) . Un poème sur la mort du cygne emprisonné dans la glace, qui peut être lu comme la mort du signe ou l’angoisse du poète devant la page blanche.
Beaucoup de textes de Mallarmé sont à double lecture (c’est le principe du symbolisme) et beaucoup mis en musique. Comme celui-ci : Sainte de Maurice Ravel – 1896 (Gérard Souzay, ténor– Dalton Baldwin, piano)
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
Mystère et beauté de l’hermétisme
Et vous, Mers, qui lisiez dans de plus vastes songes, nous laisserez-vous un soir aux rostres de la Ville, parmi la pierre publique et les pampres de bronze ?
Plus large, ô foule, notre audience sur ce versant d’un âge sans déclin : la Mer, immense et verte comme une aube à l’orient des hommes,

Mer en fête sur ses marches comme une ode de pierre : vigile et fête à nos frontières, murmure et fête à hauteur d’hommes – la Mer elle-même notre veille, comme une promulgation divine…
Saint-John Perse – Amers – 1957
Et quand on ne sait pas quoi en dire :
Inclassable !
J’ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs semblables, et pervertir les âmes par tous les moyens. Ils appellent les motifs de leurs actions : la gloire. En voyant ces spectacles, j’ai voulu rire comme les autres ; mais, cela, étrange imitation, était impossible. J’ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acéré, et me suis fendu les chairs aux endroits où se réunissent les lèvres. Un instant je crus mon but atteint. Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie par ma propre volonté ! C’était une erreur ! Le sang qui coulait avec abondance des deux blessures empêchait d’ailleurs de distinguer si c’était là vraiment le rire des autres.
Violence
à peine contenue
Avec moi dieu-le-chien, et sa langue
qui comme un trait perce la croûte
de la double calotte en voûte
de la terre qui le démange.
Et voici le triangle d’eau
qui marche d’un pas de punaise,
mais qui sous la prunelle en braise
se retourne en coup de couteau.
La quête d’un autre monde
Toute couleur, toute vie
naît d’où le regard s’arrête
Ce monde n’est que la crête
d’un invisible incendie
L’éternel féminin
s’écrit et se chante
Si mon Air vous dit quelque chose,
Vous auriez tort de vous gêner ;
Je ne la fais pas à la pose ;
Je suis La Femme, on me connaît.
La pluie,
comme si on y était ou comment la poésie se calque sur son sujet (à lire à haute voix)
Clochers et chapelles voisines,
La pluie,
La longue pluie,
Pendant l’hiver, les assassine.
La pluie,

La longue pluie, avec ses longs fils gris.
Avec ses cheveux d’eau, avec ses rides,
La longue pluie
Des vieux pays,
Éternelle et torpide !
La pluie c’est aussi les pleurs,
évidemment, mais comment éviter les poncifs (qui peut encore oser écrire sur la pluie après Verlaine ?)
Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville ;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ?
0 bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s’ennuie
0 le chant de la pluie !
(1844-1896) Ici le poète va oser filer la métaphore dans les mots et dans la musicalité, en inventant au passage ses propres règles de versification, en usant de la répétition du mot cœur et des mots de fin de vers, en passant d’hexamètres à octosyllabes, etc.
Le spleen,
grand sujet de Baudelaire
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
II nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;
(1821-1867)
Le poète dialogue avec son lecteur
Hypocrite lecteur, mon semblable mon frère
Dialogue aussi, comme une dédicace,
chez Edmond Jabès

Tu ne trouveras pas, lecteur, dans cet album de chansons, ma préférée. Elle se cache ailleurs, dans le vent dorant tes cils. Ce regard qu’elle aère… Il faut bien qu’une fois endormi, tu entendes ma chanson…
Je ne suis pas le chantre de la nuit. Je suis où tu ris, ton rire; là où tu pleures, la guêpe émerveillée de tes larmes. Tout le suc du monde sur tes lèvres. Il faut bien qu’une fois réveillé, tu chantes ma chanson…
Le texto avant l’heure
en 1954
G AC CD MÉ OBI
É WQ RÉV É FUI
OJVMO MIL MR
ABI ABI
LN MA FY LHR LÉT
J’ai assez cédé, aimé, obéi,
Et double vécu rêvé et fui
Ogive et émaux et miel et mer
Abbaye, abbaye
Hélène aima et fit grec et la chair et l’été.

(1902-1969) Publié en1954, avec des illustrations de Jean Hugo, arrière-petit-fils de Victor. Ce texto poétique sort en 1954, soit 38 ans avant ce qui est considéré comme le premier SMS de l’histoire, le « Merry Christmas » de Neil Papworth à son collègue Richard Jarvis (ci-contre)
Le poète prophète
La terre est bleue comme une orange
(1895-1952) Un texte prémonitoire quand on vit les premières photos de la terre prises de la Lune en 1969. Quarante ans d’avance pour le poète !
La prémonition
Va-t-on bientôt bombarder les anges ?
S’ils existent, qu’ils s’attendent à être bientôt traversés de décharges, de fragments atomiques, de nocives vibrations.
Il est improbable que dans l’énorme mise en train d’infimes et variées perturbations physiques il n’y ait rien qui les gêne.
Préparons-nous à entendre l’espace crier.
Le rêve, l’hallucination
Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
(1854-1891) Avec ce commentaire critique de Paul Cosseret, dans La Presse du 7 février 1892 :
« Cette poésie spéciale est lettre close pour moi, je n’y vois qu’une suite singulière de pluriels incohérents. C’est du prétentieux charabia. Ayons donc le courage de dire que bizarrerie n’est point originalité. »
traduit en anglais par Samuel Beckett ; Drunken Boat .
Liberté du langage,
jusqu’à l’onomatopée et au néologisme
Terribo la terribline.
Vinmur se cache et se reprend.
L’autre cède et se débranche, puis revient en crochet.
Et gnou, et glou et grouwouwou.
Poitrines, bras, jambes, et crânes, nez et dents.
Les voici qui débouchent dans la lutte.
Et houh!
Wouh!
Houwouwouh!
Cependant se détache le sang;
Se détachent petit à petit les sentiments,
La vie aussi,
Et se détachent enfin deux cadavres sur le chemin trempé,
Par un jour de grande pluie, en septembre.
(1899-1984)
Inventer les mots

Il l’emparouille et l’endosque contre terre ;
Il le rague et le roupète jusqu’à son drâle ;
Il le pratèle et le libucque et lui barufle les ouillais ;
Il le tocarde et le marmine,
Le manage rape à ri et ripe à ra.
Enfin il l’écorcobalisse.
Liberté toujours, servie avec humour
Inde!
Etroit quartz saint
Que scie cette huître neuve d’Is
Once douce
Tresse qu’à tort je crains
Je sais
Je dis:
Ces thés disent Oui
et disent:
Ne fais vain
Le souvenir, une des sources de la poésie
Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.
(1875-1926)
La mort, mille fois invoquée
D’autres viendront s’asseoir sur la chaise de fer.
D’autres verront cela quand je ne serai plus.
La lumière oubliera ceux qui l’ont tant aimée.
Le surréalisme bien sûr
On voit le soir
Tomber collier de perle des monts
Sur l’esprit de ces peuplades tachetées règne un amour si plaintif
Que les devins se prennent à ricaner bien haut sur les ponts de fer
Les petites statues se donnent la main à travers la ville
C’est la Nouvelle Quelque Chose travaillée au socle et à l’archet de l’arche
L’air est taillé comme un diamant
Pour les peignes de l’immense vierge en proie à des vertiges d’essence alcoolique ou florale
La douce cataracte gronde de parfums sur les travaux
Feuillages minéraux breuvages ferments, nos nuits d’amour vous ressemblèrent. Les algues odorantes qui nous ombragèrent ont laissé sur nos fronts le reflet des méridiens rapides. La fuite des heures simula le vertige des hautes altitudes.
La nostalgie,encore,
mais celle des bons moments
Quand nous serons bien vieux, dit Roger Nimier, nous réveillonnerons sur un banc, au pied de nos hôtels particuliers de l’avenue Foch, d’une gamelle de nouilles arrosées d’un dom-pérignon qui aille avec. Nos mères, qui sont immortelles, viendront faire de la musique dans le froid, la tienne jouera de l’accordéon, la mienne du violon. Et il n’est pas impossible que nous soyons heureux.
L’amour, toujours l’amour !
Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire
J’ai vu tous les soleils y venir se mirer
S’y jeter à mourir tous le s désespérés
Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire
(1897-1982)
(L’amour – suite))
Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus ; qui au juste l’aima ?
Il cherche son pareil dans le vœu des regards. L’espace qu’il parcourt est ma fidélité. Il dessine l’espoir et léger l’éconduit. Il est prépondérant sans qu’il y prenne part.
Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s’inscrit son essor, ma liberté le creuse.
Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l’aima et l’éclaire de loin pour qu’il ne tombe pas?
(1907-1988)
Ah lire de la poésie en d’autres langues ….
Una rosa en el alto jardín que tú deseas.
Una rueda en la pura sintaxis del acero.
Desnuda la montaña de niebla impresionista.
Los grises oteando sus balaustradas últimas.
Une rose dans le haut jardin que tu désires.
Une roue dans la pure syntaxe de l’acier.
Elle est nue la montagne de brume impressionniste.
Les gris en sont à leurs dernières balustrades.
darin du mich so eilen siehst.
Ich bin ein Baum vor meinem Hintergrunde,
ich bin nur einer meiner vielen Munde
und jener, welcher sich am frühsten schließt.
vers quoi tu me vois me hâter.
Je suis un arbre devant mon décor,
je ne suis que l’une de mes nombreuses bouches,
et, parmi elles, celle qui se clôt la première.
(1875-1926)
L’art de saisir et faire vivre un moment avec des mots simples
Les arbres du jardin. La douceur qui gouverne chaque feuille. Le livre sur le lit. Les fruits sur la table, atteints par une légère touche d’or. Les choses n’ont plus d’épaisseur. Tout est simplifié dans cette blanche lumière de l’abandon. Aucun objet n’échappe à la maladresse générale. Une attente. Une attente infinie dont s’égareraient l’objet, puis le sens. On ne saurait plus qui ou quoi est attendu.
(1951-2022)
La poésie engagée
Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable de neige
J’écris ton nom
…
Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté
Monsieur le Président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps
Je viens de recevoir
Mes papiers militaires
Pour partir à la guerre
Avant mercredi soir
…
Monsieur le Président
Je ne veux pas la faire
Je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens
C’est pas pour vous fâcher
Il faut que je vous dise
Ma décision est prise
Je m’en vais déserter
1920-1959)
Le grand écart : du pur classique, le sonnet marotique…
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme celui-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison,
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?
Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais romains le front audacieux :
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine,
Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur angevine.
Remarquez la diérèse dans « audaci-eux » pour que le vers fasse 12 pieds
…au grand moderne : le slam
toi qui t’es tu ?
Toi qui ne pépies plus.
Sur un fil tendu,
je t’ai entraperçu.
Je me suis reconnue.
Deux pattes frêles,
et un ersatz d’ailes,
un cœur-citadelle
en guise de maison,
et nos imperfections
comme belle toison…
Créer son propre imaginaire
(on a envie de lire la suite !)
– Ne touchez pas l’épaule
Du cavalier qui passe,
Il se retournerait
Et ce serait la nuit,
Une nuit sans étoiles,
Sans courbe ni nuages.
Même en poésie, le pointillisme existe :
s’intéresser au moindre détail ! Le poète devient un entomologiste de l’objet

Si je m’en frotte les mains, le savon écume, jubile… Plus il les rend complaisantes, souples,
liantes, ductiles, plus il bave, plus sa rage devient volumineuse et nacrée…
Pierre magique !
(1899-1988)
Mais n’oublions pas les grands classiques,
quand même !
Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Étoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
(1808-1855) Avec au passage un des plus célèbres oxymores de la poésie française !
La poésie, terreau de prédilection des romantiques
Ich weiß nicht, was soll es bedeuten,
Daß ich so traurig bin,
Ein Märchen aus uralten Zeiten,
Das kommt mir nicht aus dem Sinn.
Je ne sais pas ce que cela peut signifier
Que je sois aussi triste,
D’un conte issu du fond des temps,
Je n’arrive pas à me défaire
(1797-1856) Beaucoup de versions mises en musique dont celles de Clara Schumann, par exemple par Sophie Klussman, soprano et Borys Fedorov, piano (audio)
Toutes les figures de style sont possibles !
Exemple : l’anaphore (la répétition d’un mot)
Mots jaillis de la bouche du Verbe / première
Mots datant du principe du monde
Mots qui se courent après depuis le cri divin
Mots transformés au cours de l’être humain
PS : pour ceux que les figures de style intéresse, voici un petit texte (fichier PDF) qui les résume, je l’ai rédigé il y a quelques années pour des étudiants de Paris-Dauphine en mastère de gestion auxquels je donnais un cours sur l’information et la communication. Avec tableau récapitulatif. Je vous l’offre volontiers, citez la source si vous l’utilisez, merci !
Amour de Dieu ou amour humain ?
Où t’es-tu caché,
Aimé, et m’as laissée dans le gémissement ?
Comme le cerf tu as fui,
m’ayant blessée ;
après toi je sortis en clamant, et tu étais parti.
Pâtres, qui vous en irez
là-bas par les bergeries vers le sommet,
si d’aventure vous voyez
celui que moi j’aime le plus,
dites-lui que je suis malade, souffre et meurs.
Source image : Wikipedia
Poésie de la religion

Je suis le narcisse de Saron, le lis des vallées.
Comme le lis entre les épines, telle est mon amie entre les filles.
Comme le pommier entre les arbres de la forêt, tel est mon bien-aimé entre les fils ; j’ai pris plaisir à son ombre, et je m’y suis assise ; et son fruit est doux à mon palais.
Il m’a fait entrer dans la maison du vin ; et sa bannière sur moi, c’est l’amour.
Soutenez-moi avec des gâteaux de raisins, ranimez-moi avec des pommes ; car je suis malade d’amour.
Sa main gauche est sous ma tête, et sa droite m’embrasse.
(Saron est une région d’Israël aux fleurs réputées). Même commentaire que pour Saint-Jean de la Croix. Même beauté absolue du texte et même lecture même si aujourd’hui, l’exégèse tend à s’éloigner de la lecture allégorique pour ne garder que la première lecture, celle d’un amour humain, en concluant simplement que c’est l’amour humain qui révèle Dieu.
Voyages, voyages…
La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture
Lève l’ancre pour une exotique nature !
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots …
Mais, ô mon coeur, entends le chant des matelots !
Dit Stéphane Mallarmé (1842-1898). Aujourd’hui, l’image du poète voyageur qui abandonne sa compagne et son bébé pour aller chercher l’inspiration sous les tropiques n’est peut-être plus très bien vue alors que ce texte fait partie des classiques.
Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente,
Rêver sur mon épaule, en y posant ton front ?
Viens du paisible seuil de la maison roulante
Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront.
Tous les tableaux humains qu’un Esprit pur m’apporte
S’animeront pour toi, quand, devant notre porte,
Les grands pays muets longuement s’étendront.
Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre
Sur cette terre ingrate où les morts ont passé ;
Nous nous parlerons d’eux à l’heure où tout est sombre,
Où tu te plais à suivre un chemin effacé,
A rêver, appuyée aux branches incertaines,
Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines,
Ton amour taciturne et toujours menacé.
(1797-1863) Je vous fais ici un aveu, une impression que le lecteur pourrait ressentir ailleurs, sur quelqu’un d’autre : je j’aime pas Alfred de Vigny… sauf ces deux strophes que je récite à chaque fois que je me trouve devant un grand paysage, ou bien un lieu désertique ou encore en mer… On a le droit d’aimer un texte pas forcément un poète.
La poésie, méditation créatrice,
pour voir les choses autrement, à travers la sensibilité plus que la raison
Un être confus, indéfinissable, existait depuis l’éternité.
Il était là avant la naissance du ciel et de la terre.
Ô qu’il est immobile ! Ô qu’il est immuable !
Fait de silence et de vide, Mouvement sans fin, mouvement imperturbable,
Qui ne peut être brisé, car c’est lui, la mère du monde.
Nul ne connait son nom,
On l’appelle le Tao.
(Vers le VIᵉ siècle avant J.-C.,) traduction d’Eléonore de Beaumont.
Transformer le monde avec des mots
[…] Le poète est passé : le ruisseau qui hésite, devient fleuve royal ; il n’a plus de repos ni de limites : il ressemble au cheval.
Le poète est passé : au milieu du silence s’organise un concert, comme un lilas ; une pensée se pense, le monde s’est ouvert.
Le poète est passé : un océan consume ses bateaux endormis. La plage est d’or et tous les ors s’allument pour s’offrir aux amis.
Le poète est passé : il n’est plus de délire qui ne soit œuvre d’art. Le vieux corbeau devient un oiseau-lyre. Il n’est jamais trop tard
pour vivre quinze fois : si le poète hirsute repasse avant l’été, consultez-le car de chaque minute il fait l’éternité.
(1919-1998) Source : ce paragraphe ci-dessus est emprunté à lelivrescolaire.fr.
En linguistique on dirait que la poésie est un énoncé performatif, où l’expression accomplit l’action par le seul fait d’être prononcée, comme lorsque le prêtre dit à l’enfant : « Je te baptise ».
Et la prose se fit poésie

En ce temps-là, j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J’étais à 16.000 lieues du lieu de ma naissance
J’étais à Moscou dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
Que mon cœur tour à tour brûlait comme le temple d’Éphèse ou comme la Place Rouge de Moscou quand le soleil se couche.
(1887-1961) Livre illustré par Sonia Delaunay
Et la poésie se fit dessin

Cette adorable personne c’est toi
Sous le grand chapeau canotier
œil
Nez
La bouche
Voici l’ovale de ta figure
Ton cou exquis
Voici enfin l’imparfaite image de ton buste adoré
vu comme à travers un nuage
Un peu plus bas c’est ton coeur qui bat
(1880-1918) Apollinaire est l’inventeur du mot qui désigne cette forme de poème en dessin et il en a publié plusieurs dizaines. Il en fera le titre d’un de ses ouvrages.
Pour Wikipédia, le premier calligramme, qui ne portait pas encore ce nom, date du 27 février 1834. Ce jour-là : « le journal satirique Le Charivari publie en couverture le verdict d’un procès intenté à son encontre. Ce texte apparait sous forme de poire, il lui était reproché précisément d’avoir caricaturé Louis Philippe sous forme de poire. »
Sur les calligrammes d’Apollinaire : lire
https://obvil.sorbonne-universite.fr/corpus/apollinaire/apollinaire_calligrammes
ÉPILOGUE

Prenez un mot prenez en deux
faites-les cuir’ comme des œufs
prenez un petit bout de sens
puis un grand morceau d’innocence
faites chauffer à petit feu de la technique
versez la sauce énigmatique
saupoudrez de quelques étoiles
poivrez et puis mettez les voiles
Où voulez-vous donc en venir ?
A écrire Vraiment ? à écrire ?
(1903-1973) Il fut, avec André Breton, Robert Desnos, Paul Eluard, Louis Aragon, l’un des fondateurs du mouvement surréaliste et le génial créateur du livre collector « Cent mille milliards de poèmesé » lire Wikipédia
Visage séparé de ses branches premières,
Beauté loute d’alarme par ciel bas,
En quel âtre dresser le feu de ton visage
O
Ménade saisie jetée la tête en bas ?
(1923-2016)
Quelques liens (non académiques)
pour en savoir un peu plus
En quoi est-il important d’avoir des poètes dans notre société ? https://www.linkedin.com/pulse/en-quoi-est-il-important-davoir-des-po%C3%A8tes-dans-notre-r%C3%A9my-rodriguez
Les fonctions de la poésie https://philofrancais.fr/fonctions-de-poesie
La fonction sociale de la poésie https://www.erudit.org/fr/revues/vi/1993-v19-n1-vi1352/201078ar.pdf)
Brève méditation sur la création poétique (http://www.oniris.be/nouvelle/mintaka-breve-meditation-sur-la-creation-poetique-5027.html
avec cette formidable conclusion : la lecture poétique aussi est un art ! La création poétique de l’auteur se mêle à l’esprit du lecteur pour forger un nouvel ensemble artistique spirituel et sensible interconnecté !
Les autres « arts poétiques »
– Horace (65 av. J.-C.- 8 av.J.-C.) – Ars poetica ou Épitre aux Pisons (19 av. J.-C.) – la traduction la plus connue est de Leconte de l’Isle – Les Pisons sont une famille romaine – Poème écrit en hexamètres, traduit la plupart du temps en prose
– Thomas Sébillet (1512-1589) – Art poetique françois. Pour l’instruction dés jeunes studieus, encor peu avancéz en la pöesie françoise (1548)
– Joachim du Bellay (1522-1560) – La Deffence et Illustration de la Langue Francoyse (1549). « Considéré comme le manifeste des poètes de la Pléiade » (Wikipédia)
– Nicolas Boileau (1636 -1711) – L’Art poétique (1674) – en alexandrins pour démontrer ce qu’il dit mais certains vers sont discutables du point de vue de l’orthodoxie !
– Paul Verlaine (1844-1896) – Art poétique – Poème du recueil Jadis et Naguère (1884), qui commence par le fameux vers « De la musique avant toute chose,… »
– Paul Valéry (1871-1945) – Cours de poétique au Collège de France 1937-1940
Dernière heure
Version web des « Cent mille milliards de poèmes » de Raymond Queneau, avec un générateur de sonnet aléatoire qui s’affiche en réactualisant la page https://elmcip.net/creative-work/cent-mille-milliards-de-poemes-web-version-1997
(pour le voir fonctionner, il faut d’abord s’inscrire en justifiant de son intérêt pour le numérique et la littérature)































