Mes patrons de presse : la galerie hétéroclite

Un couloir d'entreprise avec des portraits encadrés sur un mur, représentant plusieurs personnes en costume.

Image créée par ChatGPT avec des consignes simples : galerie de portraits au mur de chefs d’entreprises, dans des couloirs de bureau et surtout laisser les visages flous ! Les autres images dans l’article sont aussi de ChatGPT, créés à la lecture du texte avec une consigne d’humour léger…
Toute ressemblance, etc.

Parmi ces patrons, il y a ceux que j’ai vraiment appréciés (peu) et les autres. Quels qu’ils soient, ils ont tous le même défaut : ils ne comprennent rien au métier des journalistes, qu’ils considèrent comme des emmerdeurs, feignants et prétentieux. Bon, d’accord, il y en a de gros nuls parmi nous, c’est sûr, pourquoi plus

qu’ailleurs ? Et, surtout, on trouve aussi tellement de gens formidables avec qui j’ai eu la chance de travailler et de faire ce métier passionnant ! Donc, pour le bien comme pour le pire, je ne nomme personne, ceci n’est pas un règlement de comptes, juste une tranche de vie.

Certains décoderont, d’autres pas. Mais, comme dirait Mullah Nasruddin, que ceux qui savent disent à ceux qui ne savent pas !
Et puis avec le temps, il y a prescription.


Un homme assis à un bureau holding une magazine intitulée 'COMPUTER', avec un ordinateur en arrière-plan et une décoration de bureau classique.

Fils de et baba-cool

Après avoir fait fortune en inventant les fiches cuisine d’un magazine féminin, le père plein aux as dit au fils ingénieur qui s’ennuyait : « Mon fils, créons donc un magazine informatique pour les entreprises! » Ce qu’ils firent sans rien y connaître et ce fut le premier magazine de ce genre au monde, fin des années 80, avant même les Américains. Heureusement, le fils trouva un polytechnicien, qui s’ennuyait lui aussi, et le promut rédacteur en chef. Et comme il était baba-cool, sa première Une fut un couple d’amoureux en extase devant un gros ordinateur. Faut le faire ! Un jour, jeune rédacteur en chef adjoint de son journal, je le croise dans l’hôtel huppé de Belle-Isle. Il me regarde, interloqué, se demandant sans doute comment je pouvais me payer le même hôtel que lui (je profitais d’une prime). À table, devant le fiston qui pleurnichait, il passait son temps à s’engueuler avec sa femme ; ils finirent par divorcer quelque temps plus tard. Et lui par revendre son journal. En fait, je crois qu’il était déprimé. Je ne sais pas ce qu’il est devenu, il n’est pas googlisé. En tout cas, plus aucun de ses journaux papier n’existe aujourd’hui.

Un homme en costume sombre tenant une montre à gousset, avec une expression mélancolique, assis devant un bureau et une ancienne machine à écrire, le fond étant une carte abstraite.

Fils de et lunatique

Il fut garçon d’honneur au mariage de mes parents mais ce n’est pas pour cela qu’il m’a embauché, je crois. Son père était un grand créateur de presse et son frère un politique. Lui un vilain petit canard dont on disait qu’il avait triché à son diplôme de Sciences Po. Un jour, il me serra la main (non, c’est vrai, il ne serrait pas les mains) et me demanda d’informatiser ses rédactions, sans fixer la moindre limite de budget. Ce que je fis, en choisissant par hasard une solution économique qui fonctionna. J’avais à cette époque la plus belle carte de visite stalinienne de toute la presse du monde : « Rédacteur en chef délégué, Directeur de la Modernisation des rédactions ». Ayant écrit un livre sur l’art du temps, il se croyait obligé de donner rendez-vous à 10h02 et sa secrétaire s’arrachait les cheveux pour faire respecter ses horaires. Un jour, il m’invita chez Laurent et commanda un œuf à la coque. Visionnaire, il créa une fédération européenne de journaux économiques pour contrer l’influence en Europe du Financial Times et du Wall Street Journal. Il réunissait les rédacteurs en chef dans une salle Unesco/Tour de Babel où l’on parlait toutes les langues, avec des interprètes en cabine. Au mur, une immense carte de l’Europe que le peintre n’avait pas eu le temps de terminer : au milieu de cette carte, l’Allemagne, sans sa frontière interne, deux ans avant le mur de Berlin… Après avoir coûté quelques millions, la fédération fit pschitt et lui, c’est bête, est mort de la covid. RIP.

Caricature d'un homme en costume, portant des lunettes, tenant des documents, avec un sourire légèrement malicieux. Le texte "LE JOURNALISTE" est inscrit en dessous.

Le journaliste

Il était respecté et craint. Sa conférence de rédaction se déroulait toujours selon le même cérémonial : chacun y allait de son petit mot puis il prenait la parole et expliquait calmement à chacun pourquoi ce qu’il avait dit était à côté de la plaque et ce qu’il devait écrire à la place. Tout le monde acquiesçait dans un silence respectueux. Il faut dire que, chaque année, devant 200 patrons, il dressait un portrait éblouissant de la situation économique du monde, en trente minutes, sans une note ni une diapo. Il faisait partie de ces gens rares qui donnaient l’impression, quand vous l’écoutiez, que vous deveniez plus intelligents. Je l’aime bien parce qu’il fut sympaqu’il fut sympa avec

moi et nous laissa, mon rédacteur en chef (le meilleur de tous les journalistes que j’ai pu rencontrés) et moi, son adjoint, créer en toute liberté un magazine économique qui aurait pu faire concurrence au sien. C’est ce qui se passa d’ailleurs et ce fut le début du bazar. A part çà, trop traditionnel dans sa conception et sa pratique du métier, il ne vit rien venir de la révolution de l’information et son groupe péréclita. RIP.

Illustration d'un homme en costume avec des menottes, affichant une expression sérieuse et préoccupée.

L’esclave

Dans les années 1990, en bon soldat obéissant aux ordres, il racheta pour le compte de ses investisseurs à peu près tous les magazines spécialisés de France, les uns après les autres. En tout cas, tous ceux où je suis passé. Mais, à chaque fois, il n’en faisait grand-chose parce que son directeur de marketing de presse, à qui il lâchait les rênes, n’avait en réalité aucune idée neuve (voir portrait « Le marketeux »). Raide et froid, il n’était probablement pas antipathique mais il fallait bien gratter pour le savoir. Je pense qu’il croyait vraiment à son métier et à la presse mais il était déjà esclave de l’argent, trop proche des financiers qui ont fini par l’étouffer et ses journaux avec lui. Quand les fonds se sont mis à racheter des journaux, ce fut le début de la fin de la presse. Il essaya de les calmer et de préserver un peu d’authenticité. Mais il fut lui aussi broyé par la machine. Retraité.

Caricature d'un homme en costume noir avec une expression mécontente, tenant un dossier. Texte en bas : 'LE MARQUETEUX'.

Le marketeux

Il parlait le moins possible car il ne savait pas quoi dire et il avait peur de sortir une bêtise alors qu’il voulait passer pour le spécialiste de la presse spécialisée. Ce qu’il était d’ailleurs : il entassait sur son bureau la plus belle collection de tous les magazines du monde. Il les lisait scrupuleusement, page après page, et il notait toutes leurs idées. Il me disait : « Luc, tu as vu ce qu’ils ont fait page XX dans le dernier numéro de YY ? Tu devrais faire pareil ! » Quand on n’a pas d’idées, on copie celles des autres. Il était à lui seul une banque de données de tous les journaux du monde, c’était impressionnant. Chaque fois que son patron rachetait un journal, il débarquait dans le bureau du rédacteur en chef avec sa liste de ce qu’il fallait faire, qui ne comptait pas une seule idée originale. La permanence de sa vacance créative était fatigante mais surtout nocive. C’est ainsi qu’il tua tous les magazines du premier groupe français de presse spécialisée. RIP.

Illustration d'une femme d'affaires au regard sévère, bras croisés, portant un tailleur bleu et des perles, se tenant dans un bureau avec des fichiers à l'arrière-plan.

La femme

Dans ma carrière, je n’ai pas croisé beaucoup de femmes patronnes de presse mais celle-ci m’a marqué. Petite, rondelette, tirée à quatre épingles, elle voulait plaire aux hommes mais n’y arrivait pas, parce qu’elle les méprisait. Féministe, sans scrupule, directe, elle parlait cru, comme Tapie – je peux comparer car je l’ai rencontré lui aussi ; quand mon père a su que je devais déjeuner avec lui, il m’a donné un seul conseil : « Ne crois pas un seul mot de ce qu’il te dit » ; j’ai passé un très bon déjeuner. Quand elle m’embaucha comme rédacteur en chef, elle ne me parla pas de stratégie éditoriale mais me dit : « Première mission, dégager le directeur de la rédaction ! » Elle buvait pas mal : un jour, on est sorti à 5 heures de l’après-midi d’un déjeuner parisien bien arrosé. Elle titubait un peu. A l’époque, je tenais l’alcool (maintenant, je ne bois

plus) et, heureusement, j’avais un train à prendre : j’ai dormi tout le trajet. Elle avait beaucoup d’intuitions sur les marchés de la presse mais elle cumulait peu d’empathie pour les journalistes et peu de respect pour les pubeux. Elle organisait chez elle à Montparnasse des diners de tête, avec toujours le même menu : un tagine préparé par Ahmed.  Un soir, se tenait là Lucien Neuwirth, déjà gâteux, remarié avec une vielle journaliste du Figaro de vingt ans plus jeune que lui et qui lui disait : « Allez Lulu, il est temps de rentrer ! ». Elle est morte dans des conditions atroces, Alzheimer, seule en Ehpad, escroquée par une vieille amie qui la convainquit de l’épouser et lui piqua deux millions d’euros avant que la famille ne se réveille. RIP.

Un homme souriant avec des lunettes dans une voiture noire marquée Mercedes-Benz, saluant de la main, tandis qu'un groupe de personnes, visiblement déçues, se tient devant un bâtiment avec des cartons.

Le veule

Il fut le type même du patron de presse qui ne comprenait rien aux journalistes et n’écoutait que les chiffres. Dans son bureau, c’était toujours le dernier qui avait raison. C’est pourquoi certains y campaient. Pas moi, je n’ai jamais aimé le camping. Alors nous passâmes notre temps à nous engueuler. Pour abréger, il avait trouvé un truc : Il disait non à tout ce que je demandais, c’était un peu énervant. C’est ainsi qu’on loupa le virage web de la presse d’entreprise qui fut pourtant une belle histoire. De guerre lasse, il finit par tout vendre et ce fut la fin. Il parait qu’après avoir licencié la moitié de l’effectif, il s’était offert une Mercedes. Malheureusement, un pervers revanchard fit fuiter l’affaire et le patron fut viré comme un malpropre. Je lui dois quand même une chose : mon équipe et moi, il nous autorisa dans des conditions épiques à lancer un hebdo populaire sur la micro-informatique (il devait être malade ce jour-là). Et ce fut un grand succès… pendant quelque temps. Je crois que ce qui lui manquait le plus, c’était le courage.

Homme en costume avec une moustache souriant et sortant d'une pièce portant une mallette, tandis que deux personnes inquiètes le suivent avec des boîtes.

Le gros menteur

Patron de radio, il m’avait embauché en pigiste de luxe (j’étais directeur de rédactions de magazines papier) pour créer une belle émission sur l’entreprise et les technologies : ce fut un succès, qui dure toujours, 15 ans plus tar (mais sans moi… J’ai adoré cette époque ! ) Ce qu’il appréciait surtout, c’était les annonceurs high-tech attirés par l’émission. Le contenu, je crois qu’on n’en a jamais parlé, je faisais ce que je voulais. En se tapant sur l’épaule, on se congratulait régulièrement, fiers du succès (je croyais qu’il parlait des auditeurs mais, en fait, il ne pensait qu’aux chiffres de pub). Un jour, dans son bureau, il me dit : « Luc, tu vas voir, demain on vous rachète et on va faire des trucs géniaux ensemble ! » Quinze jours après, j’étais viré. Génial?… Je me suis consolé avec un prud’homme très généreux qui a dû le faire hoqueter (je n’en suis même pas sûr car, bon financier, il avait du le prévoir dans les pertes et profits qui est la plus belle combine anti-sociale en cas de rachat). Mais quand même, c’est drôle, les menteurs, on ne croit pas qu’ils puissent mentir à ce point, tout le temps. Il ne connaissait rien à la presse évidemment mais sa stratégie était imparable. Après avoir viré les deux tiers des journalistes des journaux papier qu’il venait de racheter, il allait voir les annonceurs et les convainquait facilement de transférer leur pub papier en pub radio, pour deux fois moins cher et deux fois plus d’efficacité ; pour une fois, il ne mentait pas car, dans la presse spécialisée, on avait beaucoup exagéré sur les prix de la pub et beaucoup triché sur les chiffres des abonnés. Une fois les budgets acquis, il fermait les journaux en disant aux rédactions : « Désolé, vous n’aviez pas beaucoup d’abonnés et maintenant il n’y a plus de pub ! » A cette époque, je dirigeais 14 journaux papier de presse spécialisée. Quelques mois après le rachat, il n’en restait plus un seul. Ça marche le mensonge, c’est le seul constat qui m’ait rendu triste dans ma carrière.