I Géométrie sereine à l'espace du vent. L'ordre des cubes vient des courbes, terrasses, failles du basalte. Leur blancheur est celle de la fusion mer/ciel à l'horizon absent. Entre ces cubes, oliviers, figuiers, pins, cyprès, grenadiers aèrent un ordre heurté par le soleil sur des toits où la terre est cuite. Quelques sons rythment cette harmonie: tintements doublés ou triplés des cloches de chapelles byzantines - mémoire battante du dieu - et ceux, plus grêles et comme prolongés par un écho qui rêve, des clochettes de chèvres qu'éparpille leur curiosité. Coqs et cigales, enfin, chantent pour mieux scander le sommeil et la veille des hommes, restés jusqu'ici invisibles, sur cette colère de lave à peine refroidie. II Murs parfaitement nets, tendus à se toucher. Venelles où ne passe, de front, qu'un guerrier en cuirasse - le turc et le vénitien pourraient encore jaillir des porches - Pierres entassées derrière les grilles : avant-postes sacrifiés. Ni les panneaux massifs des portes, ni la mémoire, n'ont cédé. La haute ville est toujours sous le siège. Mais cet autre combat, où les armes n'ont plus leur place, offre le visage rassurant d'une déjà ancienne et familière mort - acceptée de chacun, avec ses redevances. III Perfection des teintes à midi. Pas un éclat d'écume sur la mer, pas un lambeau de nuage au ciel: ces deux bleus ont leur style et leur exactitude. Le blanc, donc, est ailleurs : murs des maisons, sol des ruelles que le pied semble profaner. Ce blanc restera le même tant que les rayons seront droits. En cachette ainsi, de la bise à venir, les trois couleurs, parfois si proches, inscrivent à cet instant du jour qui se partage, le blason de leur pureté. IV A l'heure où tout s'immobilise et tend vers un silence neuf, montent, simultanés, le braiment d'un âne, au loin, et les trilles du rossignol campé sous la citadelle. Contraste de ces deux sons : l'un, tout de rauque simplicité, l'autre, que la finesse module. Ils se heurtent, mais en se complétant : la parole de l'âne, celle du rossignol, s'inscrivent également dans la nuit qui les porte. Synthèse et symbole d'un pays où le vulgaire est inconnu.
Le Regard et la voix, 11980.
Jean Orizet, né le 5 mars 1937 à Marseille et mort le 16 septembre 2026[1], est un poète et un prosateur français dont l’œuvre s’inscrit dans la lignée des écrivains voyageurs et humanistes (wikipedia)
source du texte : poemes.co


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