James Joyce : Ulysse, extraits (1922)

« Il est des péchés ou (appelons-les comme le monde les appelle) de coupables souvenirs qui sont cachés par l’homme dans les recoins les plus sombres de son cœur mais qui demeurent là et attendent. Il peut laisser s’estomper ces souvenirs, faire qu’ils soient comme s’ils n’avaient jamais été, se persuader presque qu’ils ne furent point ou tout au moins qu’ils furent autres. Mais le hasard d’un mot les évoquera soudain et ils se dresseront en face de lui dans les circonstances les plus diverses, vision ou rêve, ou pendant que le tambour de basque et la harpe charment ses sens ou dans la paix fraîche et argentée du soir ou au milieu du banquet, à minuit, alors qu’il est alourdi de vin. Non qu’elle vienne pour le couvrir d’opprobre, cette vision, comme s’il avait encouru sa colère, non pour se venger en le retranchant du nombre des vivants, mais sous le linceul du passé, vêtement pitoyable, en silence, lointaine, vivant reproche. »

« Chaque vie, c’est beaucoup de jours, jour après jour. Nous marchons à travers nous-mêmes, rencontrant voleurs, fantômes, géants, vieillards, jeunes gens, épouses, veuves, frères d’amour. Mais toujours nous rencontrant nous-mêmes. »

« Des secrets silencieux, pétrifiés, trônent dans les palais sombres de nos cœurs […]: des secrets lassés de leur tyrannie: des tyrans désireux qu’on les détrône. »

« Cheminant de par les sables du monde entier, poursuivi par l’épée de feu du soleil, vers l’ouest , longue marche vers les terres du soir. Elle hale, schleppe, traîne, poulie, trascine sa charge.
Marée faisant cap à l’ouest, remorquée par la lune, dans son sillage. Marées émaillées de myriades d’îles, en elle, ce sang n’est pas le mien, oinopa ponton, mer vinsombre. Contemple la servante de la lune. Dans le sommeil, le signe humide sonne son heure, la prie de se lever. Lit nuptial, lit d’enfantement, lit de mort, cierge funèbre. Omnis caro ad te veniet. »

« Toujours il errerait, contraint, jusqu’aux extrêmes limites de son orbite cométaire, au-delà des étoiles fixes et des soleils variables et des planètes télescopiques, épaves astronomiques égarées, jusqu’à la frontière extrême de l’espace, allant de pays en pays, au milieu des peuples, au milieu des événements. »

« Sa visière est levée. Il est un spectre, une ombre à présent, le vent sur les rochers d’Elseneur ou tout ce qu’il vous plaira, la voix de la mer, une voix entendue seulement au cœur de celui qui est la substance de son ombre, le fils consubstantiel au père. »

Ulysse, (1922)
Source Annabelle Jarry sur fb

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *