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Verlaine (Paul) : Mon rêve familier
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.Car elle me comprend, et mon coeur transparent
Pour elle seule, hélas! cesse d’être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.Est-elle brune, blonde ou rousse? Je l’ignore.
Son nom? Je me souviens qu’il est doux et sonore,
Comme ceux des aimés que la vie exila.Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues.
(Poèmes saturniens)une archive InfoTekArt au hasard
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Saint Paul : Première épître aux Corinthiens « L'amour ne passera jamais »
Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens (XII 31-XIII 13)[1]
Frères, parmi les dons de Dieu, vous cherchez à obtenir ce qu’il y a de meilleur. Eh bien, je vais vous indiquer une voie supérieure à toutes les autres. J’aurais beau parler toutes les langues de la terre et du ciel, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante. J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, et toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien. L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ; il ne fait rien de malhonnête ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ; il ne se réjouit pas de ce qui est mal, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne passera jamais. Un jour, les prophéties disparaîtront, le don des langues cessera, la connaissance que nous avons de Dieu disparaîtra. En effet notre connaissance est partielle, nos prophéties sont partielles. Quand viendra l’achèvement, ce qui est partiel disparaîtra. Quand j’étais un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j’ai fait disparaître ce qui faisait de moi un enfant. Nous voyons actuellement une image obscure dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai vraiment, comme Dieu m’a connu. Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité.
4e dimanche des temps ordinaires – Textes liturgiques © AELF, Paris
[1] La lecture continue de la première épître de saint Paul aux Corinthiens nous présente aujourd’hui l’admirable hymne à la charité. Sans vouloir déprécier les charismes et sans renoncer totalement à dire ceux qui ont sa préférence, saint Paul affirme solennellement qu’au-dessus de tous les dons particuliers et les dépassant tous, il y a l’amour que Dieu nous a communiqué. Ce don, en effet n’est pas un charisme parmi d’autres (fût-ce le plus éminent), il est l’essence même de la vie chrétienne. Sans lui rien ne compte, ni le parler en langues, ni la science, ni la prophétie, ni la foi, ni mëme le sacrifice de ses biens et de sa propre vie. Tous les dons particuliers sont relatifs, seul l’amour est absolu puisqu’il est Dieu lui-même.une archive InfoTekArt au hasard
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Baudelaire (Charles) : Correspondances
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.Les Fleurs du Mal IV
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Saint-Pol Roux : Litanies du verbe
que la lumière soit
Mots jaillis de la bouche du Verbe / première
Mots datant du principe du monde
Mots qui se courent après depuis le cri divin
Mots transformés au cours de l’être humain
Mots des campagnes, des forêts, des phénomènes et des éléments…
Mots de l’enfant vers le lait de sa mère
Mots du coq droit vers le coeur de l’Aurore, (du Levant)
Mots des clochers qui nous dispensent l’heure,
Mots des becs sur les branches
Mots des châteaux et des chaumières
Mots de la vierge à son amour
Mots de l’Aïeule à son rouet
Mots des cadavres entre les planches
Mots des brebis à l’herbe tendre
Mots des grains d’or en la main du semeur
Mots de la vigne aux talons du pressoir
Mots de la rame dans la lame
Mots de la brise et de la pluie
Mots du sourire, mots des larmes
Mots de souffrance, mots d’espoir
Mots du mineur à son charbon / filon
Mots du marin à l’âme de sa voile
Mots du paysan à sa charrue
Mots du soleil et de la nuit
Mots du poète à son étoile
Mots suspendus à la grappe des strophes,
Mots en épis sur les sillons
Mots des écrits qui sont des livres
Mots des vieux parchemins qui furent des moutons
Mots qu’on voudrait ne jamais avoir dits,
Mots qu’on voudrait dire toujours,
Mots qui ne sont pas nés encore,
Mots qui ne sont pas encore défunts,
Mots péchés, mots vertus,
Mots qui sont des poisons, des parfums, des couleurs, des refrains, des statues
Mots — prisons, chapelles, cathédrales
Mots qui crient, mots qui tuent,
Mots des odes, des hymnes, des tragédies,
Mots des prophètes à la foule,
Mots d’évangile et d’anathème,
Mots du Sépulcre et du chef-d’oeuvre,
Mots des esclaves à leur meule,
Mots de la hache sur les arbres,
Mots sur la croix, mots sous la roue,
Mots forçant les barreaux en cri de liberté,
Mots des peuples sur deux côtés de la frontière,
Mots des héros dans la bataille,
Mots des clamants (déclamant dans le désert les gloires et les catastrophes)
Mots en clous d’or aux frontispices de l’Histoire
Mots apparus sur la muraille,
Mots des buissons ardents sur les montagnes fraîches
Mots des Idées qui bercent les nuées,
Mots du sombre tonnerre à la langue d’éclair
Mots stridents et fauves dans la jungle,
Mots des armées de métal qui se cassent entre elles comme des objets,
Mots en morceaux dans les colonnes millénaires,
Mots des forces du Temps à cheval sur le Vent,
Mots des volcans qui crachent vers l’Azur,
Mots des Ancêtres de loin ressuscités au fond des orgues de la Terre ;
Mots des Dieux inconnus domptés par le Dieu connu,
Mots des saisons, des déluges, des apocalypses, des suprêmes Jugements.Oraison
Ô les mots, tous les mots blancs, verts, bleus, jaunes, rouges, noirs, du gouffre et de la cime, tous les mots semblables et contraires, unissez-vous en frères de la primitive famille de la phrase originelle. Laissez-vous cueillir comme on fait pour les fleurs, laissez-vous récolter comme on fait pour les fruits. Acceptez que de tous on compose une gerbe d’amour évoquant le sonore serpent aux longs anneaux d’éternité, que par vous il remonte entre les lèvres demeurées au seuil de l’Aurore Première.
Parmi la misère farouche du siècle en folie, ô mots de la Nature, du Mystère, de l’Humanité, mots émanés du Verbe qui fit la Lumière Physique, mots depuis en refuge dans les gorges des êtres et failles des choses, reconstituez-vous dans une équivalente énergie, capable d’extraire cette fois, du fond de la Ténèbre envahissante, une Lumière Morale aux rayons tout fleuris de la fraternité. Condensez-vous, Mots redivinisés, dans la bouche d’un Être unique fait de tout et de tous, et, par Lui, nous tous ensemble, parmi cette heure sombre où nos âmes s’égarent aveugles, clamons, pour un magique éveil de l’entière Beauté, clamons en retour, éperdument, nous les infiniment petits de l’infiniment grand, nous les atomes, nous les hommes, nous les monstres, nous les efforts et les génies épars de l’Univers, clamons à notre tour dans les oreilles d’Or de l’Avenir par cette bouche formidable de l’espoir qui deviendra la nôtre, la phrase initiale du Semeur universel :
– « Que la Lumière soit !!! »La Besace du Solitaire
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Saint-Pol Roux : Aux Péris en mer
Péris sublimes, si profonds, devenus rythmes de la mer, oh ! n’est-ce pas que ma neuve synthèse couve une Beauté non plus de marbre mais de chair, les artères servant de racines aux traits de la forme, Beauté non plus d’un seul ni close mais extensible et de plusieurs, non plus d’exception divine mais de régie humaine, innombrable comme l’Océan et personnage comme lui ?
Ce Verbe total et vivant qui vous pénètre à travers lames et vents, sonore hommage à votre ample silence, n’est-il pas l’avènement des âmes décousant nos lèvres d’un coup d’aile ? n’est-il pas l’enthousiasme organique des mots, fourmis d’encre imprégnées enfin des sept couleurs ? oh ! n’est-il pas l’ascension des langages du sol vers les buissons ardents où le Peuple en triomphe exprime l’azur ?
Les voix actives de ces êtres unis pour vous offrir un bouquet de paroles, ne sont-ce pas des étoiles de plus au firmament suave du lyrisme, étoiles se nouant aux étoiles d’hier pour à la longue devenir à elles toutes un Soleil, de même que les coeurs des hommes, se fondant ensemble à force de s’aimer, formeraient l’évidente statue de la Divinité ?
Au malingre roseau du scribe solitaire a succédé le multiple tuyau de l’orgue universel. Les souffles en faisceau déjà gonflent la masse clamant sa fanfare d’instruments humains, comme vous dans la mer, ô Péris, chacun de nous figure une onde au pays de la vie, et le peuple à côté du poète a désormais le droit de signer les chefs-d’oeuvre indivis, — car la Beauté c’est tout le monde !
Juin 1927. Glorifications (1914-1930)une archive InfoTekArt au hasard
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Baudelaire (Charles) : Harmonie du soir
Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir;
Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir;
Valse mélancolique et langoureux vertige!Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir;
Le violon frémit comme un coeur qu’on afflige;
Valse mélancolique et langoureux vertige!
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.Le violon frémit comme un coeur qu’on afflige,
Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir!
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir;
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige!
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige…
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir!Les Fleurs du Mal
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Baudelaire (Charles) : La Vie antérieure
J’ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leur grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.Les houles, en roulant les images des cieux ,
Mêlaient d’une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant, reflété par mes yeux.C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes
Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs ,Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes ,
Et dont l’unique soin était d’approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languirune archive InfoTekArt au hasard
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Baudelaire (Charles) : Recueillement
Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir; il descend; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main; viens par ici,Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant;Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.(1821-1867) Les Fleurs du Mal (1ère édition 1857)
(Ce poème figure parmi les additions de la 3ème édition, posthume, 1868)une archive InfoTekArt au hasard
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Marot (Clément) : Le blason du beau tétin
Tétin refait, plus blanc qu’un œuf, (1)
Tétin de satin blanc tout neuf,
Toi qui fait honte à la rose
Tétin plus beau que nulle chose,Tétin dur, non pas tétin voire (2)
Mais petite boule d’ivoire
Au milieu duquel est assise
Une fraise ou une ceriseQue nul ne voit, ne touche aussi,
Mais je gage qu’il en est ainsi.
Tétin donc au petit bout rouge,
Tétin qui jamais ne se bouge,Soit pour venir, soit pour aller,
Soit pour courir, soit pour baller (3)
Tétin gauche, tétin mignon,
Toujours loin de son compagnon,Tétin qui portes témoignage
Du demeurant du personnage, (4)
Quand on te voit, il vient à maints
Une envie dedans les mains (5)De te tâter, de te tenir :
Mais il se faut bien contenir
D’en approcher, bon gré ma vie,
Car il viendrait une autre envie.Ô tétin, ni grand ni petit,
Tétin mûr, tétin d’appétit,
Tétin qui nuit et jour criez
«Mariez moi tôt, mariez !»Tétin qui t’enfles, et repousses
Ton gorgias de deux bons pouces :(6)
A bon droit heureux on dira
Celui qui de lait t’emplira,Faisant d’un tétin de pucell
Tétin de femme entière et belle.Épigrammes (1535) (Extrait)
(1) refait : nouvellement formé
(2) voire : qui n’est pas, à vrai dire, un tétin
(3) baller : danserune archive InfoTekArt au hasard
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Lamartine (Alphonse de) : Le lac
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
Jeter l’ancre un seul jour ?Ô lac ! L’année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu’elle devait revoir,
Regarde ! Je viens seul m’asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s’asseoir !Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
Ainsi le vent jetait l’écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.Un soir, t’en souvient-il ? Nous voguions en silence ;
On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
Le flot fut attentif, et la voix qui m’est chère
Laissa tomber ces mots :» Ô temps ! Suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !» Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.» Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m’échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l’aurore
Va dissiper la nuit.» Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! «Temps jaloux, se peut-il que ces moments d’ivresse,
Où l’amour à longs flots nous verse le bonheur,
S’envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?Eh quoi ! n’en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus !Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ?Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux.Qu’il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l’astre au front d’argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés.Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,
Tout dise : Ils ont aimé !(1790-1869) (Recueil : Méditations poétiques)
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