-
Régnier (Henri de) : Vœu
Je voudrais pour tes yeux la plaineEt une forêt verte et rousseLointaineEt douceA l’horizon sous un ciel clairOu des collines aux belles lignesFlexibles et lentes et vaporeusesEt qui sembleraient fondre en la douceur de l’airOu des collinesOu la forêt…Je voudraisQue tu entendesForêt, vaste, profonde et tendreLa grande voix sourde de la merQui se lamenteComme l’amourEt par instant, tout près de toi,Dans l’intervalleQue tu entendesTout près de toiUne colombeDans le silenceEt faible et douceComme l’amourUn peu dans l’ombreQue tu entendesSourdre une sourceJe voudrais des fleurs pour tes mainsEt pour tes pasUn petit sentier d’herbe et de sableQui monte un peu et qui descendeEt tourne et sembleS’en aller au fond du silenceUn tout petit sentier de sableOù marqueraient un peu tes pasNos pasEnsemble !La Cité des eaux (1902) — Henri de Régnier (1864-1936) épousa Marie, fille de José Maria de Heredia, qui le trompa avec Pierre Louÿs…une archive InfoTekArt au hasard
-
Eluard (Paul) : Liberté
Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable de neige
J’écris ton nomSur les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nomSur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nomSur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nomSur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nomSur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nomSur chaque bouffées d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nomSur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orages
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nomSur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nomSur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nomSur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes raisons réunies
J’écris ton nomSur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nomSur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nomSur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nomSur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nomSur la vitre des surprises
Sur les lèvres attendries
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nomSur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nomSur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nomSur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nomEt par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté(1895 – 1952)
une archive InfoTekArt au hasard
-
Eluard (Paul) : La terre est bleue comme une orange
La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots ne mentent pas
Ils ne vous donnent plus à chanter
Au tour des baisers de s’entendre
Les fous et les amours
Elle sa bouche d’alliance
Tous les secrets tous les sourires
Et quels vêtements d’indulgence
À la croire toute nue.Les guêpes fleurissent vert
L’aube se passe autour du cou
Un collier de fenêtres
Des ailes couvrent les feuilles
Tu as toutes les joies solaires
Tout le soleil sur la terre
Sur les chemins de ta beauté.L’Amour la poésie (1929) – Un texte prémonitoire quand on vit les premières photos de la terre prises de la Lune en 1969
une archive InfoTekArt au hasard
-
Goethe (Johann Wolfgang von) : Gin(k)go bilboa
Dieses Baums Blatt, der von Osten
Meinem Garten anvertraut,
Gibt geheimen Sinn zu kosten,
Wie’s den Wissenden erbaut.Ist es ein lebendig Wesen,
Das sich in sich selbst getrennt?
Sind es zwei, die sich erlesen,
Dasz man sie als Eines kennt?Solche Frage zu erwidern,
Fand ich wohl den rechten Sinn:
Fühlst du nicht an meinen Liedern,
Dasz ich Eins und doppelt bin?La feuille de cet arbre
Qu’à mon jardin confia l’Orient
Laisse entrevoir son sens secret
Au sage qui sait s’en saisir.Serait-ce là un être unique
Qui de lui-même s’est déchiré ?
Ou bien deux qui se sont choisis
Et qui ne veulent être qu’un ?Répondant à cette question
J’ai percé le sens de l’énigme
Ne sens-tu pas d’après mon chant
Que je suis un et pourtant deux ?Poème de Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) : poète, philosophe, chercheur et botaniste, il dédia ce poème à une tendre amie, Marianne von Willemer en 1815 (dans son Divan occidental et oriental )
une archive InfoTekArt au hasard
-
Heine (Heinrich) : Die Lorelei
Ich weiß nicht, was soll es bedeuten,
Daß ich so traurig bin,
Ein Märchen aus uralten Zeiten,
Das kommt mir nicht aus dem Sinn.Die Luft ist kühl und es dunkelt,
Und ruhig fließt der Rhein;
Der Gipfel des Berges funkelt,
Im Abendsonnenschein.Die schönste Jungfrau sitzet
Dort oben wunderbar,
Ihr gold’nes Geschmeide blitzet,
Sie kämmt ihr goldenes Haar,Sie kämmt es mit goldenem Kamme,
Und singt ein Lied dabei;
Das hat eine wundersame,
Gewalt’ge Melodei.Den Schiffer im kleinen Schiffe,
Ergreift es mit wildem Weh;
Er schaut nicht die Felsenriffe,
Er schaut nur hinauf in die Höh’.Ich glaube, die Wellen verschlingen
Am Ende Schiffer und Kahn,
Und das hat mit ihrem Singen,
Die Loreley getan.Je suis en proie à la tristesse.
D’où cela vient-il? Je ne sais.
De ce conte du temps passé
Qui hante mon âme sans cesse?C’est le soir, la brise est légère.
On voit couler, calme, le Rhin
Et luire le haut du ravin
Où le soleil se réverbère.Mais, la vierge qui est assise
Là-haut est plus splendide encor,
Elle peigne ses cheveux d’or
Tandis que sa parure irise.D’un peigne d’or elle caresse
Ses blonds cheveux, tout en chantant;
Ah, qu’il est étrange son chant !
Que sa mélodie est traîtresse !Le marin dans sa frêle barge
Subit ce charme impérieux,
Délaissant les brisants, ses yeux
Fixent le sommet de l’alpage.Les eaux, je crois, se refermèrent
Sur barque et marin à la fois.
Et voilà donc ce que peut faire
La Lorelei avec sa voix !(1823)
une archive InfoTekArt au hasard
-
Rimbaud (Arthur) : Ariettes oubliées (extraits)
Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville,
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon coeur?O bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un coeur qui s’ennuie,
O le chant de la pluie !Il pleure sans raison
Dans ce coeur qui s’écoeure.
Quoi ! nulle trahison ?
Ce deuil est sans raison.C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine,
Mon coeur a tant de peine.O triste, triste était mon âme
A cause, à cause d’une femme.
Je ne me suis pas consolé
Bien que mon coeur s’en soit allé,Bien que mon coeur, bien que mon âme
Eussent fui loin de cette femme,
Je ne me suis pas consolé
Bien que mon coeur s’en soit allé.Et mon coeur, mon coeur trop sensible
Dit à mon âme : Est-il possible,
Est-il possible, – le fut-il, –
Ce fier exil, ce triste exil?Mon âme dit à mon coeur : Sais-je
Moi-même, que nous vaut ce piège
D’être présents bien qu’exilés
Encore que loin en allés ?Poèmes extraits de ARIETTES OUBLIEES ( III et VII )
in ROMANCES SANS PAROLESune archive InfoTekArt au hasard
-
Rimbaud (Arthur) : Les effarés
Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s’allume,
Leurs culs en rond,À genoux, cinq petits, – misère ! –
Regardent le boulanger faire
Le lourd pain blond…Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise, et qui l’enfourne
Dans un trou clair.Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gras sourire
Chante un vieil air.Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge,
Chaud comme un sein.Et quand, pendant que minuit sonne,
Façonné, pétillant et jaune,
On sort le pain,Quand, sous les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées,
Et les grillons,Quand ce trou chaud souffle la vie
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres petits pleins de givre !
– Qu’ils sont là, tous,Collant leurs petits museaux roses
Au grillage, chantant des choses,
Entre les trous,Mais bien bas, – comme une prière…
Repliés vers cette lumière
Du ciel rouvert,– Si fort, qu’ils crèvent leur culotte,
Et que leur lange blanc tremblote
Au vent d’hiver…20 septembre 1870
une archive InfoTekArt au hasard
-
Rimbaud (Arthur) : Ma Bohème
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal;
Oh! là! là! que d’amours splendides j’ai rêvées!Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frouEt je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques,
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur!Fantaisie, 1870 (écrit à l’âge de 16 ans)
une archive InfoTekArt au hasard
-
Rimbaud (Arthur) : Voyelles
A noir, E blanc, I rouge, U vert, 0 bleu: voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes.
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux;
0, suprême Clairon plein de strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges:
– Ô l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !(1871)
une archive InfoTekArt au hasard
-
Verlaine (Paul) : L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable
L’espoir luit comme un brin de paille dans l’étable.
Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou ?
Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou.
Que ne t’endormais-tu, le coude sur la table ?Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé,
Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste,
Et je dorloterai les rêves de ta sieste,
Et tu chantonneras comme un enfant bercé.Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, madame.
Il dort. C’est étonnant comme les pas de femme
Résonnent au cerveau des pauvres malheureux.Midi sonne. J’ai fait arroser dans la chambre.
Va, dors ! L’espoir luit comme un caillou dans un creux.
Ah ! quand refleuriront les roses de septembre !(1844-1896) – Recueil: Sagesse
une archive InfoTekArt au hasard
