InfoTekArt : Archives des articles (2004-2024)

  • Régnier (Henri de) : Vœu

    Je voudrais pour tes yeux la plaine
    Et une forêt verte et rousse
    Lointaine
    Et douce
    A l’horizon sous un ciel clair
    Ou des collines aux belles lignes
    Flexibles et lentes et vaporeuses
    Et qui sembleraient fondre en la douceur de l’air
    Ou des collines
    Ou la forêt…
    Je voudrais
    Que tu entendes
    Forêt, vaste, profonde et tendre
    La grande voix sourde de la mer
    Qui se lamente
    Comme l’amour
    Et par instant, tout près de toi,
    Dans l’intervalle
    Que tu entendes
    Tout près de toi
    Une colombe
    Dans le silence
    Et faible et douce
    Comme l’amour
    Un peu dans l’ombre
    Que tu entendes
    Sourdre une source
    Je voudrais des fleurs pour tes mains
    Et pour tes pas
    Un petit sentier d’herbe et de sable
    Qui monte un peu et qui descende
    Et tourne et semble
    S’en aller au fond du silence
    Un tout petit sentier de sable
    Où marqueraient un peu tes pas
    Nos pas
    Ensemble !
    La Cité des eaux (1902) — Henri de Régnier (1864-1936) épousa Marie, fille de José Maria de Heredia, qui le trompa avec Pierre Louÿs…

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  • Eluard (Paul) : Liberté

    Sur mes cahiers d’écolier
    Sur mon pupitre et les arbres
    Sur le sable de neige
    J’écris ton nom

    Sur les pages lues
    Sur toutes les pages blanches
    Pierre sang papier ou cendre
    J’écris ton nom

    Sur les images dorées
    Sur les armes des guerriers
    Sur la couronne des rois
    J’écris ton nom

    Sur la jungle et le désert
    Sur les nids sur les genêts
    Sur l’écho de mon enfance
    J’écris ton nom

    Sur tous mes chiffons d’azur
    Sur l’étang soleil moisi
    Sur le lac lune vivante
    J’écris ton nom

    Sur les champs sur l’horizon
    Sur les ailes des oiseaux
    Et sur le moulin des ombres
    J’écris ton nom

    Sur chaque bouffées d’aurore
    Sur la mer sur les bateaux
    Sur la montagne démente
    J’écris ton nom

    Sur la mousse des nuages
    Sur les sueurs de l’orages
    Sur la pluie épaisse et fade
    J’écris ton nom

    Sur les formes scintillantes
    Sur les cloches des couleurs
    Sur la vérité physique
    J’écris ton nom

    Sur les sentiers éveillés
    Sur les routes déployées
    Sur les places qui débordent
    J’écris ton nom

    Sur la lampe qui s’allume
    Sur la lampe qui s’éteint
    Sur mes raisons réunies
    J’écris ton nom

    Sur le fruit coupé en deux
    Du miroir et de ma chambre
    Sur mon lit coquille vide
    J’écris ton nom

    Sur mon chien gourmand et tendre
    Sur ses oreilles dressées
    Sur sa patte maladroite
    J’écris ton nom

    Sur le tremplin de ma porte
    Sur les objets familiers
    Sur le flot du feu béni
    J’écris ton nom

    Sur toute chair accordée
    Sur le front de mes amis
    Sur chaque main qui se tend
    J’écris ton nom

    Sur la vitre des surprises
    Sur les lèvres attendries
    Bien au-dessus du silence
    J’écris ton nom

    Sur mes refuges détruits
    Sur mes phares écroulés
    Sur les murs de mon ennui
    J’écris ton nom

    Sur l’absence sans désir
    Sur la solitude nue
    Sur les marches de la mort
    J’écris ton nom

    Sur la santé revenue
    Sur le risque disparu
    Sur l’espoir sans souvenir
    J’écris ton nom

    Et par le pouvoir d’un mot
    Je recommence ma vie
    Je suis né pour te connaître
    Pour te nommer
    Liberté

    (1895 – 1952)

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  • Eluard (Paul) : La terre est bleue comme une orange

    La terre est bleue comme une orange
    Jamais une erreur les mots ne mentent pas
    Ils ne vous donnent plus à chanter
    Au tour des baisers de s’entendre
    Les fous et les amours
    Elle sa bouche d’alliance
    Tous les secrets tous les sourires
    Et quels vêtements d’indulgence
    À la croire toute nue.

    Les guêpes fleurissent vert
    L’aube se passe autour du cou
    Un collier de fenêtres
    Des ailes couvrent les feuilles
    Tu as toutes les joies solaires
    Tout le soleil sur la terre
    Sur les chemins de ta beauté.

    L’Amour la poésie (1929) – Un texte prémonitoire quand on vit les premières photos de la terre prises de la Lune en 1969

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  • Goethe (Johann Wolfgang von) : Gin(k)go bilboa

    Dieses Baums Blatt, der von Osten
    Meinem Garten anvertraut,
    Gibt geheimen Sinn zu kosten,
    Wie’s den Wissenden erbaut.

    Ist es ein lebendig Wesen,
    Das sich in sich selbst getrennt?
    Sind es zwei, die sich erlesen,
    Dasz man sie als Eines kennt?

    Solche Frage zu erwidern,
    Fand ich wohl den rechten Sinn:
    Fühlst du nicht an meinen Liedern,
    Dasz ich Eins und doppelt bin?

    La feuille de cet arbre
    Qu’à mon jardin confia l’Orient
    Laisse entrevoir son sens secret
    Au sage qui sait s’en saisir.

    Serait-ce là un être unique
    Qui de lui-même s’est déchiré ?
    Ou bien deux qui se sont choisis
    Et qui ne veulent être qu’un ?

    Répondant à cette question
    J’ai percé le sens de l’énigme
    Ne sens-tu pas d’après mon chant
    Que je suis un et pourtant deux ?

    Poème de Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) : poète, philosophe, chercheur et botaniste, il dédia ce poème à une tendre amie, Marianne von Willemer en 1815 (dans son Divan occidental et oriental )

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  • Heine (Heinrich) : Die Lorelei

    Ich weiß nicht, was soll es bedeuten,
    Daß ich so traurig bin,
    Ein Märchen aus uralten Zeiten,
    Das kommt mir nicht aus dem Sinn.

    Die Luft ist kühl und es dunkelt,
    Und ruhig fließt der Rhein;
    Der Gipfel des Berges funkelt,
    Im Abendsonnenschein.

    Die schönste Jungfrau sitzet
    Dort oben wunderbar,
    Ihr gold’nes Geschmeide blitzet,
    Sie kämmt ihr goldenes Haar,

    Sie kämmt es mit goldenem Kamme,
    Und singt ein Lied dabei;
    Das hat eine wundersame,
    Gewalt’ge Melodei.

    Den Schiffer im kleinen Schiffe,
    Ergreift es mit wildem Weh;
    Er schaut nicht die Felsenriffe,
    Er schaut nur hinauf in die Höh’.

    Ich glaube, die Wellen verschlingen
    Am Ende Schiffer und Kahn,
    Und das hat mit ihrem Singen,
    Die Loreley getan.

    
Je suis en proie à la tristesse.
    D’où cela vient-il? Je ne sais.
    De ce conte du temps passé
    Qui hante mon âme sans cesse?

    C’est le soir, la brise est légère.
    On voit couler, calme, le Rhin
    Et luire le haut du ravin
    Où le soleil se réverbère.

    Mais, la vierge qui est assise
    Là-haut est plus splendide encor,
    Elle peigne ses cheveux d’or
    Tandis que sa parure irise.

    D’un peigne d’or elle caresse
    Ses blonds cheveux, tout en chantant;
    Ah, qu’il est étrange son chant !
    Que sa mélodie est traîtresse !

    Le marin dans sa frêle barge
    Subit ce charme impérieux,
    Délaissant les brisants, ses yeux
    Fixent le sommet de l’alpage.

    Les eaux, je crois, se refermèrent
    Sur barque et marin à la fois.
    Et voilà donc ce que peut faire
    La Lorelei avec sa voix !

    (1823) 

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  • Rimbaud (Arthur) : Ariettes oubliées (extraits)

    Il pleure dans mon coeur
    Comme il pleut sur la ville,
    Quelle est cette langueur
    Qui pénètre mon coeur?

    O bruit doux de la pluie
    Par terre et sur les toits !
    Pour un coeur qui s’ennuie,
    O le chant de la pluie !

    Il pleure sans raison
    Dans ce coeur qui s’écoeure.
    Quoi ! nulle trahison ?
    Ce deuil est sans raison.

    C’est bien la pire peine
    De ne savoir pourquoi
    Sans amour et sans haine,
    Mon coeur a tant de peine.

    O triste, triste était mon âme
    A cause, à cause d’une femme.
    Je ne me suis pas consolé
    Bien que mon coeur s’en soit allé,

    Bien que mon coeur, bien que mon âme
    Eussent fui loin de cette femme,
    Je ne me suis pas consolé
    Bien que mon coeur s’en soit allé.

    Et mon coeur, mon coeur trop sensible
    Dit à mon âme : Est-il possible,
    Est-il possible, – le fut-il, –
    Ce fier exil, ce triste exil?

    Mon âme dit à mon coeur : Sais-je
    Moi-même, que nous vaut ce piège
    D’être présents bien qu’exilés
    Encore que loin en allés ?

    Poèmes extraits de ARIETTES OUBLIEES ( III et VII ) 
    in ROMANCES SANS PAROLES 

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  • Rimbaud (Arthur) : Les effarés

    Noirs dans la neige et dans la brume,
    Au grand soupirail qui s’allume,
    Leurs culs en rond,

    À genoux, cinq petits, – misère ! –
    Regardent le boulanger faire
    Le lourd pain blond…

    Ils voient le fort bras blanc qui tourne
    La pâte grise, et qui l’enfourne
    Dans un trou clair.

    Ils écoutent le bon pain cuire.
    Le boulanger au gras sourire
    Chante un vieil air.

    Ils sont blottis, pas un ne bouge,
    Au souffle du soupirail rouge,
    Chaud comme un sein.

    Et quand, pendant que minuit sonne,
    Façonné, pétillant et jaune,
    On sort le pain,

    Quand, sous les poutres enfumées,
    Chantent les croûtes parfumées,
    Et les grillons,

    Quand ce trou chaud souffle la vie
    Ils ont leur âme si ravie
    Sous leurs haillons,

    Ils se ressentent si bien vivre,
    Les pauvres petits pleins de givre !
    – Qu’ils sont là, tous,

    Collant leurs petits museaux roses
    Au grillage, chantant des choses,
    Entre les trous,

    Mais bien bas, – comme une prière…
    Repliés vers cette lumière
    Du ciel rouvert,

    – Si fort, qu’ils crèvent leur culotte,
    Et que leur lange blanc tremblote
    Au vent d’hiver…

    20 septembre 1870 

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  • Rimbaud (Arthur) : Ma Bohème

    Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées;
    Mon paletot aussi devenait idéal ;
    J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal;
    Oh! là! là! que d’amours splendides j’ai rêvées!

    Mon unique culotte avait un large trou.
    – Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
    Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
    – Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

    Et je les écoutais, assis au bord des routes,
    Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
    De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;

    Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
    Comme des lyres, je tirais les élastiques,
    De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur!

    Fantaisie, 1870 (écrit à l’âge de 16 ans) 

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  • Rimbaud (Arthur) : Voyelles

    A noir, E blanc, I rouge, U vert, 0 bleu: voyelles,
    Je dirai quelque jour vos naissances latentes.
    A, noir corset velu des mouches éclatantes
    Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

    Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
    Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles;
    I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
    Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

    U, cycles, vibrements divins des mers virides,
    Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
    Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux;
    0, suprême Clairon plein de strideurs étranges,
    Silences traversés des Mondes et des Anges:
    – Ô l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

    (1871) 

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  • Verlaine (Paul) : L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable

    L’espoir luit comme un brin de paille dans l’étable.
    Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou ?
    Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou.
    Que ne t’endormais-tu, le coude sur la table ?

    Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé,
    Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste,
    Et je dorloterai les rêves de ta sieste,
    Et tu chantonneras comme un enfant bercé.

    Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, madame.
    Il dort. C’est étonnant comme les pas de femme
    Résonnent au cerveau des pauvres malheureux.

    Midi sonne. J’ai fait arroser dans la chambre.
    Va, dors ! L’espoir luit comme un caillou dans un creux.
    Ah ! quand refleuriront les roses de septembre !

    (1844-1896) – Recueil: Sagesse

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