Auteur : Victor Hugo

  • Victor Hugo : Après la bataille (1859)

    Mon père, ce héros au sourire si doux,
    Suivi d’un seul housard qu’il aimait entre tous
    Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
    Parcourait à cheval, le soir d’une bataille,
    Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
    Il lui sembla dans l’ombre entendre un faible bruit.

    C’était un Espagnol de l’armée en déroute
    Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
    Râlant, brisé, livide, et mort plus qu’à moitié.
    Et qui disait: « A boire! à boire par pitié ! »

    Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
    Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
    Et dit: « Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé. »
    Tout à coup, au moment où le housard baissé
    Se penchait vers lui, l’homme, une espèce de maure,
    Saisit un pistolet qu’il étreignait encore,
    Et vise au front mon père en criant: « Caramba! »

    Le coup passa si près que le chapeau tomba
    Et que le cheval fit un écart en arrière.
    « Donne-lui tout de même à boire », dit mon père.

    La Légendes des siècles (1859)

    Autres poèmes de Victor Hugo dans Amavero

  • Victor Hugo : Tout homme ouvrant un livre y trouve une aile

    Dieu, le premier auteur de tout ce qu’on écrit,
    A mis, sur cette terre où les hommes sont ivres,
    Les ailes des esprits dans les pages des livres.
    Tout homme ouvrant un livre y trouve une aile, et peut
    Planer là-haut où l’âme en liberté se meut.

    Aux instituteurs et aux institutrices, in Les Quatre Vents de l’esprit, 1881

    Autres poèmes de Victor Hugo dans Amavero

  • Victor Hugo : Le vagabond

    J’ai fait à pied de longues routes,
    Marchant la nuit, craignant les voix,
    Plus rempli d’ombres et de doutes
    Que la bête fauve des bois.

    (suite…)
  • Victor Hugo : Demain dès l’aube

    Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, 
    Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
    J’irai par la forêt, j’irai par la montagne. 
    Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

    (suite…)
  • Victor Hugo : Il faudrait multiplier les écoles

    Il faudrait multiplier les écoles, les chaires, les bibliothèques, les musées, les théâtres, les librairies ; il faudrait multiplier les maisons d’études, pour les enfants, les maisons de lecture pour les hommes ; tous les établissements, tous les asiles où l’on médite, où l’on s’instruit, où l’on se recueille, où l’on apprend quelque chose, où l’on devient meilleur, en un mot ; il faudrait faire pénétrer de toutes parts la lumière dans l’esprit du peuple, car c’est par les ténèbres qu’on le perd.
    Victor Hugo. Discours à l’Assemblée Nationale. 11 novembre 1848. Cité par Philippe B. sur FB

  • Victor Hugo : La fin de tout

    Quelle est la fin de tout ? la vie, ou bien la tombe ?
    Est-ce l’onde où l’on flotte ? est-ce l’ombre où l’on tombe ?
    De tant de pas croisés quel est le but lointain ?
    Le berceau contient-il l’homme ou bien le destin ?
    Sommes-nous ici-bas, dans nos maux, dans nos joies,
    Des rois prédestinés ou de fatales proies ?
    Ô Seigneur, dites-nous, dites-nous, ô Dieu fort,
    Si vous n’avez créé l’homme que pour le sort ?
    Si déjà le calvaire est caché dans la crèche ?
    Et si les nids soyeux, dorés par l’aube fraîche,
    Où la plume naissante éclôt parmi des fleurs,
    Sont faits pour les oiseaux ou pour les oiseleurs ?
    Victor Hugo – Les voix intérieures- Via Laurent Sorbier

  • Victor Hugo : Ce siècle avait deux ans

    Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,
    Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
    Et du premier consul, déjà, par maint endroit,
    Le front de l’empereur brisait le masque étroit.
    Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,
    Jeté comme la graine au gré de l’air qui vole,
    Naquit d’un sang breton et lorrain à la fois
    Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ;
    Si débile qu’il fut, ainsi qu’une chimère,
    Abandonné de tous, excepté de sa mère,
    Et que son cou ployé comme un frêle roseau
    Fit faire en même temps sa bière et son berceau.
    Cet enfant que la vie effaçait de son livre,
    Et qui n’avait pas même un lendemain à vivre,
    C’est moi. –
    Je vous dirai peut-être quelque jour
    Quel lait pur, que de soins, que de voeux, que d’amour,
    Prodigués pour ma vie en naissant condamnée,
    M’ont fait deux fois l’enfant de ma mère obstinée,
    Ange qui sur trois fils attachés à ses pas
    Épandait son amour et ne mesurait pas !
    Ô l’amour d’une mère ! amour que nul n’oublie !
    Pain merveilleux qu’un dieu partage et multiplie !
    Table toujours servie au paternel foyer !
    Chacun en a sa part et tous l’ont tout entier !
    Je pourrai dire un jour, lorsque la nuit douteuse
    Fera parler les soirs ma vieillesse conteuse,
    Comment ce haut destin de gloire et de terreur
    Qui remuait le monde aux pas de l’empereur,
    Dans son souffle orageux m’emportant sans défense,
    A tous les vents de l’air fit flotter mon enfance.
    Car, lorsque l’aquilon bat ses flots palpitants,
    L’océan convulsif tourmente en même temps
    Le navire à trois ponts qui tonne avec l’orage,
    Et la feuille échappée aux arbres du rivage !
    Maintenant, jeune encore et souvent éprouvé,
    J’ai plus d’un souvenir profondément gravé,
    Et l’on peut distinguer bien des choses passées
    Dans ces plis de mon front que creusent mes pensées.
    Certes, plus d’un vieillard sans flamme et sans cheveux,
    Tombé de lassitude au bout de tous ses voeux,
    Pâlirait s’il voyait, comme un gouffre dans l’onde,
    Mon âme où ma pensée habite, comme un monde,
    Tout ce que j’ai souffert, tout ce que j’ai tenté,
    Tout ce qui m’a menti comme un fruit avorté,
    Mon plus beau temps passé sans espoir qu’il renaisse,
    Les amours, les travaux, les deuils de ma jeunesse,
    Et quoiqu’encore à l’âge où l’avenir sourit,
    Le livre de mon coeur à toute page écrit !
    Si parfois de mon sein s’envolent mes pensées,
    Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées ;
    S’il me plaît de cacher l’amour et la douleur
    Dans le coin d’un roman ironique et railleur ;
    Si j’ébranle la scène avec ma fantaisie,
    Si j’entre-choque aux yeux d’une foule choisie
    D’autres hommes comme eux, vivant tous à la fois
    De mon souffle et parlant au peuple avec ma voix ;
    Si ma tête, fournaise où mon esprit s’allume,
    Jette le vers d’airain qui bouillonne et qui fume
    Dans le rythme profond, moule mystérieux
    D’où sort la strophe ouvrant ses ailes dans les cieux ;
    C’est que l’amour, la tombe, et la gloire, et la vie,
    L’onde qui fuit, par l’onde incessamment suivie,
    Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal,
    Fait reluire et vibrer mon âme de cristal,
    Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j’adore
    Mit au centre de tout comme un écho sonore !
    D’ailleurs j’ai purement passé les jours mauvais,
    Et je sais d’où je viens, si j’ignore où je vais.
    L’orage des partis avec son vent de flamme
    Sans en altérer l’onde a remué mon âme.
    Rien d’immonde en mon coeur, pas de limon impur
    Qui n’attendît qu’un vent pour en troubler l’azur !
    Après avoir chanté, j’écoute et je contemple,
    A l’empereur tombé dressant dans l’ombre un temple,
    Aimant la liberté pour ses fruits, pour ses fleurs,
    Le trône pour son droit, le roi pour ses malheurs ;
    Fidèle enfin au sang qu’ont versé dans ma veine
    Mon père vieux soldat, ma mère vendéenne !

    (Recueil : Les feuilles d’automne)

  • Victor Hugo : Bon appétit, messieurs !

    [Ruy Blas, premier ministre du roi d’Espagne, surprend les conseillers du roi en train de se partager les richesses du royaume.]
    RUY BLAS, survenant.
    Bon appétit, messieurs !
    Tous se retournent. Silence de surprise et d’inquiétude. Ruy Blas se couvre, croise les bras, et poursuit en les regardant en face.
                                                 Ô ministres intègres !
    Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
    De servir, serviteurs qui pillez la maison !
    Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,
    L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure !
    Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts
    Que remplir votre poche et vous enfuir après !
    Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,
    Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !
    – Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.
    L’Espagne et sa vertu, l’Espagne et sa grandeur,
    Tout s’en va. – nous avons, depuis Philippe Quatre,
    Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ;
    En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ;
    Et toute la Comté jusqu’au dernier faubourg ;
    Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues
    De côte, et Fernambouc, et les montagnes bleues !
    Mais voyez. – du ponant jusques à l’orient,
    L’Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.
    Comme si votre roi n’était plus qu’un fantôme,
    La Hollande et l’Anglais partagent ce royaume ;
    Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu’à demi
    Une armée en Piémont, quoique pays ami ;
    La Savoie et son duc sont pleins de précipices.
    La France pour vous prendre attend des jours propices.
    L’Autriche aussi vous guette. Et l’infant bavarois
    Se meurt, vous le savez. – quant à vos vice-rois,
    Médina, fou d’amour, emplit Naples d’esclandres,
    Vaudémont vend Milan, Leganez perd les Flandres.
    Quel remède à cela ? – l’État est indigent,
    L’état est épuisé de troupes et d’argent ;
    Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères,
    Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères.
    Et vous osez ! … – messieurs, en vingt ans, songez-y,
    Le peuple, – j’en ai fait le compte, et c’est ainsi ! –
    Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,
    Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,
    Le peuple misérable, et qu’on pressure encor,
    A sué quatre cent trente millions d’or !
    Et ce n’est pas assez ! Et vous voulez, mes maîtres ! … –
    Ah ! J’ai honte pour vous ! – au dedans, routiers, reîtres,
    Vont battant le pays et brûlant la moisson.
    L’escopette est braquée au coin de tout buisson.
    Comme si c’était peu de la guerre des princes,
    Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces,
    Tous voulant dévorer leur voisin éperdu,
    Morsures d’affamés sur un vaisseau perdu !
    Notre église en ruine est pleine de couleuvres ;
    L’herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d’oeuvres.
    Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.
    L’Espagne est un égout où vient l’impureté
    De toute nation. – tout seigneur à ses gages
    À cent coupe-jarrets qui parlent cent langages.
    Génois, sardes, flamands, Babel est dans Madrid.
    L’alguazil 2, dur au pauvre, au riche s’attendrit.
    La nuit on assassine, et chacun crie: à l’aide !
    – Hier on m’a volé, moi, près du pont de Tolède ! –
    La moitié de Madrid pille l’autre moitié.
    Tous les juges vendus. Pas un soldat payé.
    Anciens vainqueurs du monde, Espagnols que nous sommes.
    Quelle armée avons-nous ? À peine six mille hommes,
    Qui vont pieds nus. Des gueux, des juifs, des montagnards,
    S’habillant d’une loque et s’armant de poignards.
    Aussi d’un régiment toute bande se double.
    Sitôt que la nuit tombe, il est une heure trouble
    Où le soldat douteux se transforme en larron.
    Matalobos 3 a plus de troupes qu’un baron.
    Un voleur fait chez lui la guerre au roi d’Espagne.
    Hélas ! Les paysans qui sont dans la campagne
    Insultent en passant la voiture du roi.
    Et lui, votre seigneur, plein de deuil et d’effroi,
    Seul, dans l’Escurial 4, avec les morts qu’il foule,
    Courbe son front pensif sur qui l’empire croule !
    – Voilà ! – l’Europe, hélas ! Écrase du talon
    Ce pays qui fut pourpre et n’est plus que haillon.
    L’état s’est ruiné dans ce siècle funeste,
    Et vous vous disputez à qui prendra le reste !
    Ce grand peuple espagnol aux membres énervés,
    Qui s’est couché dans l’ombre et sur qui vous vivez,
    Expire dans cet antre où son sort se termine,
    Triste comme un lion mangé par la vermine !

    Acte III, sc. 2 
    1. Les routiers et les reîtres sont des soldats mercenaires. – 2. L’alguazil est un agent de police ou de justice espagnol. – 3. Matalobos est un bandit renommé. – 4. L’Escurial est le château où vit le roi d’Espagne. 
    Ce texte a été donné à l’épreuve de français du baccalauréat en Amérique du sud, séries générales, en 1996

  • Quand Victor Hugo juge Sarkozy

    Quel regard portez-vous sur notre nouveau président ?
    Depuis des mois, il s’étale ; il a harangué, triomphé, présidé des banquets, donné des bals, dansé, régné, paradé et fait la roue. Il a réussi. Il en résulte que les apothéoses ne lui manquent pas. Des panégyristes, il en a plus que Trajan. Une chose me frappe pourtant, c’est que dans toutes les qualités qu’on lui reconnaît, dans tous les éloges qu’on lui adresse, il n’y a pas un mot qui sorte de ceci : habilité, sang-froid, audace, adresse, affaire admirablement préparée et conduite, instant bien choisi, secret bien gardé, mesures bien prises. Fausses clés bien faites. Tout est là. Il ne reste pas un moment tranquille ; il sent autour de lui avec effroi la solitude et les ténèbres ; ceux qui ont peur la nuit chantent, lui il remue. Il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète.

    Derrière cette folle ambition personnelle décelez-vous une vision
    politique de la France, telle qu’on est en droit de l’attendre d’un élu
    à la magistrature suprême ?

    Non, cet homme ne raisonne pas ; il a des besoins, il a des caprices,
    il faut qu’il les satisfasse. Ce sont des envies de dictateur. La
    toute-puissance serait fade si on ne l’assaisonnait de cette façon.
    Quand on mesure l’homme et qu’on le trouve si petit, et qu’ensuite on
    mesure le succès et qu’on le trouve si énorme, il est impossible que
    l’esprit n’éprouve quelque surprise. On se demande : comment a-t-il
    fait ? On décompose l’aventure et l’aventurier. On ne trouve au fond de
    l’homme et de son procédé que deux choses : la ruse et l’argent. Faites
    des affaires, gobergez-vous, prenez du ventre ; il n’est plus question
    d’être un grand peuple, d’être un puissant peuple, d’être une nation
    libre, d’être un foyer lumineux ; la France n’y voit plus clair. Voilà
    un succès.
    Que penser de cette fascination pour les hommes d’affaires, ses
    proches ? Cette volonté de mener le pays comme on mène une grande
    entreprise ?

    Il a pour lui désormais l’argent, l’agio, la banque, la bourse, le
    comptoir, le coffre-fort et tous les hommes qui passent si facilement
    d’un bord à l’autre quand il n’y a à enjamber que la honte. Quelle
    misère que cette joie des intérêts et des cupidités. Ma foi, vivons,
    faisons des affaires, tripotons dans les actions de zinc ou de chemin
    de fer, gagnons de l’argent ; c’est ignoble, mais c’est excellent ; un
    scrupule en moins, un louis de plus ; vendons toute notre âme à ce taux
    ! On court, on se rue, on fait antichambre, on boit toute honte; une
    foule de dévouements intrépides assiègent l’Elysée et se groupent
    autour de l’homme? C?est un peu un brigand et beaucoup un coquin. On
    sent toujours en lui le pauvre prince d’industrie.
    Et la liberté de la presse dans tout çà ?
    Et la liberté de la presse ! Qu’en dire ? N’est-il pas dérisoire
    seulement de prononcer ce mot ? Cette presse libre, honneur de l’esprit
    français, clarté de tous les points à la fois sur toutes les questions,
    éveil perpétuel de la nation, où est-elle ?
    _________________________
    On pourrait croire ce texte d’actualité. En fait, toutes les réponses de Victor Hugo proviennent de son ouvrage « Napoléon le Petit », le pamphlet républicain contre Napoléon III. 
    — un beau travail relayé par Roland Moreno
    source image