Auteur : Victor Hugo

  • Victor Hugo : Mais tu brûles ! (1880)

    – Mais tu brûles ! Prends garde, esprit ! Parmi les hommes,
    Pour nous guider, ingrats ténébreux que nous sommes,
    Ta flamme te dévore, et l’on peut mesurer
    Combien de temps tu vas sur la terre durer.
    La vie en notre nuit n’est pas inépuisable.
    Quand nos mains plusieurs fois ont retourné le sable
    Et remonté l’horloge, et que devant nos yeux
    L’ombre et l’aurore ont pris possession des cieux
    Tour à tour, et pendant un certain nombre d’heures,
    Il faut finir. Prends garde, il faudra que tu meures.

    Tu vas t’user trop vite et brûler nuit et jour !
    Tu nous verses la paix, la clémence, l’amour,
    La justice, le droit, la vérité sacrée,
    Mais ta substance meurt pendant que ton feu crée.
    Ne te consume pas ! Ami, songe au tombeau ! –
    Calme, il répond : – je fais mon devoir de flambeau.

    L’âne (1880)

  • Victor Hugo : À une femme (1831)

    Enfant ! si j’étais roi, je donnerais l’empire,
    Et mon char, et mon sceptre, et mon peuple à genoux
    Et ma couronne d’or, et mes bains de porphyre,
    Et mes flottes, à qui la mer ne peut suffire,
    Pour un regard de vous !

    Si j’étais Dieu, la terre et l’air avec les ondes,
    Les anges, les démons courbés devant ma loi,
    Et le profond chaos aux entrailles fécondes,
    L’éternité, l’espace, et les cieux, et les mondes,
    Pour un baiser de toi !

    Les feuilles d’automne (1831)

  • Victor Hugo : Bêtise de la guerre (1872)

    Ouvrière sans yeux, Pénélope imbécile,
    Berceuse du chaos où le néant oscille,
    Guerre, ô guerre occupée au choc des escadrons,
    Toute pleine du bruit furieux des clairons,
    Ô buveuse de sang, qui, farouche, flétrie,
    Hideuse, entraîne l’homme en cette ivrognerie,
    Nuée où le destin se déforme, où Dieu fuit,
    Où flotte une clarté plus noire que la nuit,

    Folle immense, de vent et de foudres armée,
    A quoi sers-tu, géante, à quoi sers-tu, fumée,
    Si tes écroulements reconstruisent le mal,
    Si pour le bestial tu chasses l’animal,
    Si tu ne sais, dans l’ombre où ton hasard se vautre,
    Défaire un empereur que pour en faire un autre ?

    L’année terrible (1872)

  • Victor Hugo : Cent mille hommes (1881)

    Cent mille hommes, criblés d’obus et de mitraille,
    Cent mille hommes, couchés sur un champ de bataille,
    Tombés pour leur pays par leur mort agrandi,
    Comme on tombe à Fleurus, comme on tombe à Lodi,
    Cent mille ardents soldats, héros et non victimes,
    Morts dans un tourbillon d’évènements sublimes,
    D’où prend son vol la fière et blanche Liberté,

    Sont un malheur moins grand pour la société,
    Sont pour l’humanité, qui sur le vrai se fonde,
    Une calamité moins haute et moins profonde,
    Un coup moins lamentable et moins infortuné
    Qu’un innocent, – un seul innocent condamné, –
    Dont le sang, ruisselant sous un infâme glaive,
    Fume entre les pavés de la place de Grève,
    Qu’un juste assassiné dans la forêt des lois,
    Et dont l’âme a le droit d’aller dire à Dieu : Vois !

    Les quatre vents de l’esprit (1881)

  • Victor Hugo : Certes, elle n’était pas femme et charmante en vain (1888)

    Certes, elle n’était pas femme et charmante en vain,
    Mais le terrestre en elle avait un air divin.
    Des flammes frissonnaient sur mes lèvres hardies ;
    Elle acceptait l’amour et tous ses incendies,
    Rêvait au tutoiement, se risquait pas à pas,
    Ne se refusait point et ne se livrait pas ;
    Sa tendre obéissance était haute et sereine ;
    Elle savait se faire esclave et rester reine,
    Suprême grâce ! et quoi de plus inattendu
    Que d’avoir tout donné sans avoir rien perdu !

    Elle était nue avec un abandon sublime
    Et, couchée en un lit, semblait sur une cime.
    À mesure qu’en elle entrait l’amour vainqueur,
    On eût dit que le ciel lui jaillissait du coeur ;
    Elle vous caressait avec de la lumière ;
    La nudité des pieds fait la marche plus fière
    Chez ces êtres pétris d’idéale beauté ;
    Il lui venait dans l’ombre au front une clarté
    Pareille à la nocturne auréole des pôles ;
    À travers les baisers, de ses blanches épaules
    On croyait voir sortir deux ailes lentement ;
    Son regard était bleu, d’un bleu de firmament ;
    Et c’était la grandeur de cette femme étrange
    Qu’en cessant d’être vierge elle devenait ange.

    Toute la lyre (1888) (posthume)

  • Victor Hugo : Dans l’alcôve sombre (1831)

    Dans l’alcôve sombre,
    Près d’un humble autel,
    L’enfant dort à l’ombre
    Du lit maternel.
    Tandis qu’il repose,
    Sa paupière rose,
    Pour la terre close,
    S’ouvre pour le ciel.

    Il fait bien des rêves.
    Il voit par moments
    Le sable des grèves
    Plein de diamants ;
    Des soleils de flammes,
    Et de belles dames
    Qui portent des âmes
    Dans leurs bras charmants.

    Songe qui l’enchante !
    Il voit des ruisseaux.
    Une voix qui chante
    Sort du fond des eaux.
    Ses sœurs sont plus belles.
    Son père est près d’elles.
    Sa mère a des ailes
    Comme les oiseaux.

    Il voit mille choses
    Plus belles encor ;
    Des lys et des roses
    Plein le corridor ;
    Des lacs de délice
    Où le poisson glisse,
    Où l’onde se plisse
    À des roseaux d’or !

    Enfant, rêve encore !
    Dors, ô mes amours !
    Ta jeune âme ignore
    Où s’en vont tes jours.
    Comme une algue morte
    Tu vas, que t’importe !
    Le courant t’emporte,
    Mais tu dors toujours !

    Sans soin, sans étude,
    Tu dors en chemin ;
    Et l’inquiétude,
    À la froide main,
    De son ongle aride
    Sur ton front candide
    Qui n’a point de ride,
    N’écrit pas : Demain !

    Il dort, innocence !
    Les anges sereins
    Qui savent d’avance
    Le sort des humains,
    Le voyant sans armes,
    Sans peur, sans alarmes,
    Baisent avec larmes
    Ses petites mains.

    Leurs lèvres effleurent
    Ses lèvres de miel.
    L’enfant voit qu’ils pleurent
    Et dit : Gabriel !
    Mais l’ange le touche,
    Et, berçant sa couche,
    Un doigt sur sa bouche,
    Lève l’autre au ciel !

    Cependant sa mère,
    Prompte à le bercer,
    Croit qu’une chimère
    Le vient oppresser.
    Fière, elle l’admire,
    L’entend qui soupire,
    Et le fait sourire
    Avec un baiser.

    Les feuilles d’automne (1831)

  • Victor Hugo : Épitaphe de Jean Valjean (1862)

    Il dort. Quoique le sort fût pour lui bien étrange,
    Il vivait. Il mourut quand il n’eut plus son ange ;
    La chose simplement d’elle-même arriva,
    Comme la nuit se fait lorsque le jour s’en va.

    Les Misérables (1862)

  • Victor Hugo : À la belle impérieuse (1865)

    L’amour, panique
    De la raison,
    Se communique
    Par le frisson.

    Laissez-moi dire,
    N’accordez rien.
    Si je soupire,
    Chantez, c’est bien.

    Si je demeure,
    Triste, à vos pieds,
    Et si je pleure,
    C’est bien, riez.

    Un homme semble
    Souvent trompeur.
    Mais si je tremble,
    Belle, ayez peur.

    Les chansons des rues et des bois (1865)

  • Victor Hugo : À Mlle Fanny de P. (1840)

    Ô vous que votre âge défend,
    Riez ! tout vous caresse encore.
    Jouez ! chantez ! soyez l’enfant !
    Soyez la fleur ; soyez l’aurore !

    Quant au destin, n’y songez pas.
    Le ciel est noir, la vie est sombre.
    Hélas ! que fait l’homme ici-bas ?
    Un peu de bruit dans beaucoup d’ombre.

    Le sort est dur, nous le voyons.
    Enfant ! souvent l’oeil plein de charmes
    Qui jette le plus de rayons
    Répand aussi le plus de larmes.

    Vous que rien ne vient éprouver,
    Vous avez tout, joie et délire,
    L’innocence qui fait rêver,
    L’ignorance qui fait sourire.

    Vous avez, lys sauvé des vents,
    Cœur occupé d’humbles chimères,
    Ce calme bonheur des enfants,
    Pur reflet du bonheur des mères.

    Votre candeur vous embellit.
    Je préfère à toute autre flamme
    Votre prunelle que remplit
    La clarté qui sort de votre âme.

    Pour vous ni soucis ni douleurs,
    La famille vous idolâtre.
    L’été, vous courez dans les fleurs ;
    L’hiver, vous jouez près de l’âtre.

    La poésie, esprit des cieux,
    Près de vous, enfant, s’est posée ;
    Votre mère l’a dans ses yeux,
    Votre père dans sa pensée.

    Profitez de ce temps si doux !
    Vivez ! – La joie est vite absente ;
    Et les plus sombres d’entre nous
    Ont eu leur aube éblouissante.

    Comme on prie avant de partir,
    Laissez-moi vous bénir, jeune âme, –
    Ange qui serez un martyr !
    Enfant qui serez une femme !

    Les rayons et les ombres (1840)

  • Victor Hugo : Après la bataille (1859)

    Mon père, ce héros au sourire si doux,
    Suivi d’un seul housard qu’il aimait entre tous
    Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
    Parcourait à cheval, le soir d’une bataille,
    Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
    Il lui sembla dans l’ombre entendre un faible bruit.

    C’était un Espagnol de l’armée en déroute
    Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
    Râlant, brisé, livide, et mort plus qu’à moitié.
    Et qui disait: « A boire! à boire par pitié ! »

    Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
    Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
    Et dit: « Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé. »
    Tout à coup, au moment où le housard baissé
    Se penchait vers lui, l’homme, une espèce de maure,
    Saisit un pistolet qu’il étreignait encore,
    Et vise au front mon père en criant: « Caramba! »

    Le coup passa si près que le chapeau tomba
    Et que le cheval fit un écart en arrière.
    « Donne-lui tout de même à boire », dit mon père.

    La Légendes des siècles (1859)