Auteur : Paul Verlaine

  • Paul Verlaine : Ariettes oubliées III (1874)

    Il pleure dans mon cœur
    Comme il pleut sur la ville ;

    Quelle est cette langueur
    Qui pénètre mon cœur ?

    Ô bruit doux de la pluie
    Par terre et sur les toits !
    Pour un cœur qui s’ennuie
    Ô le chant de la pluie !

    Il pleure sans raison
    Dans ce cœur qui s’écœure.
    Quoi ! nulle trahison ? …
    Ce deuil est sans raison.

    C’est bien la pire peine
    De ne savoir pourquoi
    Sans amour et sans haine
    Mon cœur a tant de peine !

    Romances sans paroles (1874)

  • Paul Verlaine : Es-tu brune ou blonde? (1870)

    Es-tu brune ou blonde ?
    Sont-ils noirs ou bleus
    Tes yeux ?
    Je n’en sais rien mais j’aime leur clarté profonde,
    Mais j’adore le désordre de tes cheveux.

    Es-tu douce ou dure ?
    Est-il sensible ou moqueur,
    Ton coeur ?
    Je n’en sais rien mais je rends grâce à la nature
    D’avoir fait de ton coeur mon maître et mon vainqueur.

    Fidèle, infidèle ?
    Qu’est-ce que ça fait,
    Au fait
    Puisque toujours disposée à couronner mon zèle
    Ta beauté sert de gage à mon plus cher souhait.

    Poèmes divers (posthume). Écrit vers 1870.

  • Paul Verlaine : Art poétique

    De la musique avant toute chose,
    Et pour cela préfère l’Impair
    Plus vague et plus soluble dans l’air,
    Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

    (suite…)
  • Paul Verlaine : L’espoir luit comme un brin de paille dans l’étable

    L’espoir luit comme un brin de paille dans l’étable.
    Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou ?
    Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou.
    Que ne t’endormais-tu, le coude sur la table ?

    Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé,
    Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste,
    Et je dorloterai les rêves de ta sieste,
    Et tu chantonneras comme un enfant bercé.

    Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, madame.
    Il dort. C’est étonnant comme les pas de femme
    Résonnent au cerveau des pauvres malheureux.

    Midi sonne. J’ai fait arroser dans la chambre.
    Va, dors ! L’espoir luit comme un caillou dans un creux.
    Ah ! quand refleuriront les roses de septembre !

    (1844-1896) – Recueil: Sagesse

  • Paul Verlaine : Mon rêve familier

    Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
    D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
    Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
    Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.

    Car elle me comprend, et mon coeur transparent
    Pour elle seule, hélas! cesse d’être un problème
    Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
    Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

    Est-elle brune, blonde ou rousse? Je l’ignore.
    Son nom? Je me souviens qu’il est doux et sonore,
    Comme ceux des aimés que la vie exila.

    Son regard est pareil au regard des statues,
    Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
    L’inflexion des voix chères qui se sont tues.

    Poèmes saturniens (1866)
    Un recueil édité à compte d’auteur !