Auteur : Paul Verlaine

  • Paul Verlaine : À Clymène (1869)

    Mystiques barcarolles,
    Romances sans paroles,

    Chère, puisque tes yeux,
    Couleur des cieux,

    Puisque ta voix, étrange
    Vision qui dérange
    Et trouble l’horizon
    De ma raison,

    Puisque l’arôme insigne
    De ta pâleur de cygne,
    Et puisque la candeur
    De ton odeur,

    Ah ! puisque tout ton être,
    Musique qui pénètre,
    Nimbes d’anges défunts,
    Tons et parfums,

    A, sur d’almes cadences
    En ses correspondances
    Induit mon cœur subtil,
    Ainsi soit-il !

    Fêtes Galantes (1869)

  • Paul Verlaine : Soleils couchants (1866)

    Une aube affaiblie
    Verse par les champs
    La mélancolie
    Des soleils couchants.

    La mélancolie
    Berce de doux chants
    Mon cœur qui s’oublie
    Aux soleils couchants.

    Et d’étranges rêves,
    Comme des soleils
    Couchants sur les grèves,
    Fantômes vermeils,

    Défilent sans trêves,
    Défilent, pareils
    À des grands soleils
    Couchants sur les grèves.

    Poèmes saturniens (1866)

  • Paul Verlaine : Sérénade (1866)

    Comme la voix d’un mort qui chanterait
    Du fond de sa fosse,
    Maîtresse, entends monter vers ton retrait
    Ma voix aigre et fausse.

    Ouvre ton âme et ton oreille au son
    De ma mandoline :
    Pour toi j’ai fait, pour toi, cette chanson
    Cruelle et câline.

    Je chanterai tes yeux d’or et d’onyx
    Purs de toutes ombres,
    Puis le Léthé de ton sein, puis le Styx
    De tes cheveux sombres.

    Comme la voix d’un mort qui chanterait
    Du fond de sa fosse,
    Maîtresse, entends monter vers ton retrait
    Ma voix aigre et fausse.

    Puis je louerai beaucoup, comme il convient,
    Cette chair bénie
    Dont le parfum opulent me revient
    Les nuits d’insomnie.

    Et pour finir, je dirai le baiser
    De ta lèvre rouge,
    Et ta douceur à me martyriser,
    – Mon Ange ! – ma Gouge !

    Ouvre ton âme et ton oreille au son
    De ma mandoline :
    Pour toi j’ai fait, pour toi, cette chanson
    Cruelle et câline.

    Poèmes saturniens (1866)

  • Paul Verlaine : Marine (1866)

    L’Océan sonore
    Palpite sous l’œil
    De la lune en deuil
    Et palpite encore,

    Tandis qu’un éclair
    Brutal et sinistre
    Fend le ciel de bistre
    D’un long zigzag clair,

    Et que chaque lame
    En bonds convulsifs,
    Le long des récifs
    Va, vient, luit et clame,

    Et qu’au firmament,
    Où l’ouragan erre,
    Rugit le tonnerre
    Formidablement.

    Poèmes saturniens (1866)

  • Paul Verlaine : La Bonne Chanson IV (1870)

    Puisque l’aube grandit, puisque voici l’aurore,
    Puisque, après m’avoir fui longtemps, l’espoir veut bien
    Revoler devers moi qui l’appelle et l’implore,
    Puisque tout ce bonheur veut bien être le mien,

    C’en est fait à présent des funestes pensées,
    C’en est fait des mauvais rêves, ah ! c’en est fait
    Surtout de l’ironie et des lèvres pincées
    Et des mots où l’esprit sans l’âme triomphait.

    Arrière aussi les poings crispés et la colère
    À propos des méchants et des sots rencontrés ;
    Arrière la rancune abominable ! arrière
    L’oubli qu’on cherche en des breuvages exécrés !

    Car je veux, maintenant qu’un Être de lumière
    A dans ma nuit profonde émis cette clarté
    D’une amour à la fois immortelle et première,
    De par la grâce, le sourire et la bonté,

    Je veux, guidé par vous, beaux yeux aux flammes douces,
    Par toi conduit, ô main où tremblera ma main,
    Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses
    Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin ;

    Oui, je veux marcher droit et calme dans la Vie,
    Vers le but où le sort dirigera mes pas,
    Sans violence, sans remords et sans envie :
    Ce sera le devoir heureux aux gais combats.

    Et comme, pour bercer les lenteurs de la route,
    Je chanterai des airs ingénus, je me dis
    Qu’elle m’écoutera sans déplaisir sans doute ;
    Et vraiment je ne veux pas d’autre Paradis.

    La Bonne Chanson (1870)

  • Paul Verlaine : Colombine (1869)

    Léandre le sot,
    Pierrot qui d’un saut
    De puce
    Franchit le buisson,
    Cassandre sous son
    Capuce,

    Arlequin aussi,
    Cet aigrefin si
    Fantasque
    Aux costumes fous,
    Ses yeux luisants sous
    Son masque,

    – Do, mi, sol, mi, fa, –
    Tout ce monde va,
    Rit, chante
    Et danse devant
    Une belle enfant
    Méchante

    Dont les yeux pervers
    Comme les yeux verts
    Des chattes
    Gardent ses appas
    Et disent : « À bas
    Les pattes ! »

    – Eux ils vont toujours ! –
    Fatidique cours
    Des astres,
    Oh ! dis-moi vers quels
    Mornes ou cruels
    Désastres

    L’implacable enfant,
    Preste et relevant
    Ses jupes,
    La rose au chapeau,
    Conduit son troupeau
    De dupes ?

    Fêtes Galantes (1869)

  • Paul Verlaine : Chanson d’automne (1866)

    Les sanglots longs
    Des violons
    De l’automne
    Blessent mon cœur
    D’une langueur
    Monotone.

    Tout suffocant
    Et blême, quand
    Sonne l’heure,
    Je me souviens
    Des jours anciens
    Et je pleure ;

    Et je m’en vais
    Au vent mauvais
    Qui m’emporte
    Deçà, delà,
    Pareil à la
    Feuille morte.

    Poèmes saturniens (1866)

  • Paul Verlaine : Cauchemar (1866)

    J’ai vu passer dans mon rêve
    – Tel l’ouragan sur la grève, –
    D’une main tenant un glaive
    Et de l’autre un sablier,
    Ce cavalier

    Des ballades d’Allemagne
    Qu’à travers ville et campagne,
    Et du fleuve à la montagne,
    Et des forêts au vallon,
    Un étalon

    Rouge-flamme et noir d’ébène,
    Sans bride, ni mors, ni rêne
    Ni hop ! ni cravache, entraîne
    Parmi des râlements sourds
    Toujours ! toujours !

    Un grand feutre à longue plume
    Ombrait son œil qui s’allume
    Et s’éteint. Tel, dans la brume,
    Éclate et meurt l’éclair bleu
    D’une arme à feu.

    Comme l’aile d’une orfraie
    Qu’un subit orage effraie,
    Par l’air que la neige raie,
    Son manteau se soulevant
    Claquait au vent,

    Et montrait d’un air de gloire
    Un torse d’ombre et d’ivoire,
    Tandis que dans la nuit noire
    Luisaient en des cris stridents
    Trente-deux dents.

    Poèmes saturniens (1866)

  • Paul Verlaine : Ariettes oubliées VIII (1874)

    Dans l’interminable
    Ennui de la plaine
    La neige incertaine
    Luit comme du sable.

    Le ciel est de cuivre
    Sans lueur aucune.
    On croirait voir vivre
    Et mourir la lune.

    Comme des nuées
    Flottent gris les chênes
    Des forêts prochaines
    Parmi les buées.

    Le ciel est de cuivre
    Sans lueur aucune.
    On croirait voir vivre
    Et mourir la lune.

    Corneille poussive
    Et vous, les loups maigres,
    Par ces bises aigres
    Quoi donc vous arrive ?

    Dans l’interminable
    Ennui de la plaine
    La neige incertaine
    Luit comme du sable.

    Romances sans paroles (1874)

  • Paul Verlaine : Ariettes oubliées VII (1874)

    Ô triste, triste était mon âme
    À cause, à cause d’une femme.

    Je ne me suis pas consolé
    Bien que mon cœur s’en soit allé,

    Bien que mon cœur, bien que mon âme
    Eussent fui loin de cette femme.

    Je ne me suis pas consolé,
    Bien que mon cœur s’en soit allé.

    Et mon cœur, mon cœur trop sensible
    Dit à mon âme : Est-il possible,

    Est-il possible, – le fût-il, –
    Ce fier exil, ce triste exil ?

    Mon âme dit à mon cœur : Sais-je
    Moi-même que nous veut ce piège

    D’être présents bien qu’exilés,
    Encore que loin en allés ?

    Romances sans paroles (1874)