Auteur : Rainer Maria Rilke

  • Un peu de poésie pour s’évader d’un monde trop brut – Rilke – Wang Wei, Jean Grosjean – 1903, 2002, 1962

    Pour s’évader un peu, voici trois lectures poétiques qui me touchent profondément.

    Couverture du livre 'Lettres à un jeune poète' de Rainer Maria Rilke, montrant un diagramme et le titre en surimpression.

    Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke. 1903-1908. Un petit bijou de précision et d’humanisme que je conseille à tous ceux qui aiment écrire, sur un blog ou ailleurs. Ou l’on découvrira aussi que le poète et écrivain préféré de Rilke est le danois Jens Peter Jacobsen, auteur de Mogens  et de Niels Lyne .
    Quelques conseils et réflexions de Rilke:
    – « Efforcez-vous d’aimer vos questions elles-mêmes. »
    – « L’usage des mots demande tant de prudence… »
    – « Pour aborder les oeuvres d’art, rien n’est pire que la critique. L’amour seul peut les saisir, les garder, être juste envers elles. »
    – « Concentrez-vous sur tout ce qui se lève en vous. »
    Et enfin, bien sûr, sa célèbre interpellation, définitive, terrible : « Mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire? »

    Couverture du livre 'Les saisons bleues' de Wang Wei, présentant des bambous stylisés sur un fond beige.

    Les saisons bleues : L’oeuvre de Wang Wei, poète et peintre. 2002. On n’entre pas facilement, nous les Occidentaux, dans l’âme chinoise. Voici le livre qu’il faut, autour du plus grand artiste de la vieille Chine (701-761). Avec des commentaires historiques de Patrick Carré « traducteur, raconteur et poète à ses heures ». Quand on sort de ce livre, dit-il, on perçoit un peu mieux la quintessence de l’imaginaire chinois: « une manière discrète et merveilleusement efficace de ruser avec l’indicible. »

    La vague pure s’apaise, et c’est le soir;
    La lune blanchit, puis ne fait rien.
    A ma rame solitaire, j’ai confié la nuit –
    Tout hésitant, je n’aurais pu rentrer.

    Les Vasistas de Jean Grosjean. 1962. Pas facile d’être poète aujourd’hui… En voici un, parmi des centaines d’autres, désolé pour eux! Celui-ci existe très fort. Il reste très présent en nous, longtemps, par son univers – la nature et la religion -, par ses mots simples et sa puissance d’évocation.

    « L’air immobile d’après-midi. L’ombre immobile par terre. A peine si respirent les grandes herbes penchées. Une voix flûtée de merle par instant. L’insensible glissement de l’heure. L’errante odeur d’une bête pourrie. Et soudain la rumeur du vent dans les peupliers, la courbure des saules le long de l’eau, le charroi des nuages dans le ciel. Et aussi des trouées d’azur, mais elles s’en vont. »

    première publication dans Infotekart : 22 décembre 2004

  • Rainer-Maria Rilke : Pour écrire un seul vers

    Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas ( c’était une joie faite pour un autre ), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.
    Rainer Maria Rilke (1875-1926) – Les Cahiers de Malte Laurids Brigge (1910)

  • Rainer-Maria Rilke : Par les antiques aqueducs

    Par les antiques aqueducs, des eaux vives infiniment arrivent dans la grande cité, dansent sur des places nombreuses au-dessus des blanches vasques de pierre et s’épanchent en de larges et profonds bassins, murmurantes au long du jour, puis haussant avec la nuit leur murmure, la nuit d’ici qui est vaste et pleine d’étoiles et tout adoucie de brises. Et il y a ici des jardins, des allées et des escaliers inoubliables, des escaliers conçus par Michel-Ange, des escaliers disposés à l’image des eaux glissant au long d’une pente et qui font naître, en leur ample chute, une marche d’une autre marche, comme la vague naît de la vague.
    Lettres à un jeune poète. p. 65, à propos de Rome.

  • Rainer-Maria Rilke : Qui nous dit que tout disparaisse?

    Qui nous dit que tout disparaisse?
    de l’Oiseau que tu blesses,
    qui sait, s’il ne reste le vol,
    et peut-être les fleurs des caresses
    survivent à nous, à leur sol.

    Ce n’est pas le geste qui dure
    mais il vous revêt de l’armure
    d’or – des seins jusqu’aux genoux -,
    et tant la bataille fut pure
    qu’un Ange la porte après vous.

    Poèmes français (écrits en français) 1919

  • Rainer-Maria Rilke : Mein Leben is nicht diese steile Stunde. Ma vie n’est pas cette heure abrupte

    Mein Leben ist nicht diese steile Stunde,
    darin du mich so eilen siehst.
    Ich bin ein Baum vor meinem Hintergrunde,
    ich bin nur einer meiner vielen Munde
    und jener, welcher sich am frühsten schließt.

    Ich bin die Ruhe zwischen zweien Tönen,
    die sich nur schlecht aneinander gewöhnen:
    denn der Ton Tod will sich erhöhn—

    Aber im dunklen Intervall versöhnen
    sich beide zitternd. Und das Lied bleibt schön.

    Ma vie n’est pas cette heure abrupte
    vers quoi tu me vois me hâter.
    Je suis un arbre devant mon décor,
    je ne suis que l’une de mes nombreuses bouches,
    et celle qui se clôt la première.

    Je suis la pause entre deux notes
    qui s’harmonisent mal :
    la note de la mort veut monter à l’aigu.

    Mais dans la nuit de l’intervalle elles s’accordent
    toutes deux frémissantes. Et le chant reste beau.

    Das Stundenbuch, Le Livre d’heures (1899)

  • Rainer-Maria Rilke : Lettre à un jeune Poète (préface)

    Une seule chose est nécessaire: la solitude.
    La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer, des heures durant, personne – c’est à cela qu’il faut parvenir.
    Être seul comme l’enfant est seul quand les grandes personnes vont et viennent, mêlées à des choses qui semblent grandes à l’enfant et importantes du seul fait que les grandes personnes s’en affairent et que l’enfant ne comprend rien à ce qu’elles font.
    S’il n’est pas de communion entre les hommes et vous, essayez d’être près des choses: elles ne vous abandonneront pas. Il y a encore des nuits, il y a encore des vents qui agitent les arbres et courent sur les pays.
    Dans le monde des choses et celui des bêtes, tout est plein d’événements auxquels vous pouvez prendre part.
    Les enfants sont toujours comme l’enfant que vous fûtes: tristes et heureux; et si vous pensez à votre enfance, vous revivez parmi eux, parmi les enfants secrets. Les grandes personnes ne sont rien, leur dignité ne répond à rien.