Auteur : Pierre de Ronsard

  • Pierre de Ronsard : Marie, vous avez la joue …

    Marie, vous avez la joue aussi vermeille

    Qu’une rose de mai, vous avez les cheveux
    De couleur de châtaigne, entrefrisés de noeuds,
    Gentement tortillés tout autour de l’oreille.
    Quand vous étiez petite, une mignarde abeille
    Dans vos lèvres forma son doux miel savoureux.
    Amour laissa ses traits dans vos yeux rigoureux,
    Pithon vous fit la voix à nulle autre pareille.
    Vous avez les tétins comme deux monts de lait,
    Qui pommellent ainsi qu’au printemps nouvelet
    Pommellent deux boutons que leur châsse environne.
    De Junon sont vos bras, des Grâces votre sein,
    Vous avez de l’Aurore et le front, et la main,
    Mais vous avez le cœur d’une fière lionne.
    Les Amours (1552 — 1560); Pithon = Déesse de la persuasion
  • Pierre de Ronsard : Quand au temple nous serons

    Quand au temple nous serons
    Agenouillés, nous ferons
    Les dévots selon la guise
    De ceux qui pour louer Dieu
    Humbles se courbent au lieu
    Le plus secret de l’église.

    Mais quand au lit nous serons
    Entrelacés, nous ferons
    Les lascifs selon les guises
    Des amants qui librement
    Pratiquent folâtrement
    Dans les draps cent mignardises.

    Pourquoi donque, quand je veux
    Ou mordre tes beaux cheveux,
    Ou baiser ta bouche aimée,
    Ou toucher à ton beau sein,
    Contrefais-tu la nonnain
    Dedans un cloître enfermée ?

    Pour qui gardes-tu tes yeux
    Et ton sein délicieux,
    Ta joue et ta bouche belle ?
    En veux-tu baiser Pluton
    Là-bas, après que Charon
    T’aura mise en sa nacelle ?

    
Après ton dernier trépas,
    Grêle, tu n’auras là-bas
    Qu’une bouchette blêmie ;
    Et quand mort, je te verrais
    Aux Ombres je n’avouerais
    Que jadis tu fus m’amie.

    Ton test n’aura plus de peau,
    Ni ton visage si beau
    N’aura veines ni artères :
    Tu n’auras plus que les dents
    Telles qu’on les voit dedans
    Les têtes des cimeteres.

    Donque, tandis que tu vis,
    Change, maîtresse, d’avis,
    Et ne m’épargne ta bouche :
    Incontinent tu mourras,
    Lors tu te repentiras
    De m’avoir été farouche.

    Ah, je meurs ! Ah, baise-moi !
    Ah, maîtresse, approche-toi !
    Tu fuis comme faon qui tremble.
    Au moins souffre que ma main
    S’ébatte un peu dans ton sein,
    Ou plus bas, si bon te semble.

    (1524-1585)

  • Pierre de Ronsard : Mignonne, allons voir si la rose…

    Mignonne, allons voir si la rose
    Qui ce matin avait déclose
    Sa robe de pourpre au Soleil,
    A point perdu cette vêprée
    Les plis de sa robe pourprée,
    Et son teint au vôtre pareil.

    Las ! voyez comme en peu d’espace,
    Mignonne, elle a dessus la place,
    Las ! las ! ses beautés laissées choir!
    Ô vraiment marâtre Nature,
    Puisqu’une telle fleur ne dure,
    Que du matin jusques au soir !

    Donc, si vous m’en croyez mignonne,
    Tandis que votre âge fleuronne
    En sa plus verte nouveauté,
    Cueillez, cueillez votre jeunesse :
    Comme à cette fleur la vieillesse
    Fera ternir votre beauté.

    Pierre de RONSARD (1524-1585) (Recueil : Les Odes). Mise en musique, chantée, récitée par des générations d’écoliers, cette ode à Cassandre est depuis 1550 la plus célèbre invitation à jouir de l’instant. Cassandre, fille d’un banquier italien, a transcendé le poète au point que celui-ci l’a idéalisé et élevé au rang des muses. Le système des odes purement métrique consiste en un retour en trois strophes, les deux premières étant de même structure.