Cette nuit tu m’as dit à l’oreille deux mots
Ordinaires. Deux mots fatigués
D’être dits. Des mots
Qui, à force d’être anciens, deviennent nouveaux.
Deux mots si doux, que la lune
Se dessinant entre les branches
S’est arrêtée dans ma bouche. Deux mots si doux
Que je n’essaye même pas de bouger pour enlever
La fourmi qui passe dans mon cou.
Des mots si doux
Que je dis sans le vouloir - oh, que la vie est belle! -
Si doux et si tendres
Qu’ils répandent des olives parfumées sur mon corps.
Si doux et si beaux
Que les doigts les plus longs de ma main droite
Bougent vers le ciel imitant des ciseaux.
Mes deux doigts aimeraient
Couper des étoiles.
Esta noche al oído me has dicho dos palabras
Comunes. Dos palabras cansadas
De ser dichas. Palabras
Que de viejas son nuevas.
Dos palabras tan dulces que la luna que andaba
Filtrando entre las ramas
Se detuvo en mi boca. Tan dulces dos palabras
Que una hormiga pasea por mi cuello y no intento
Moverme para echarla.
Tan dulces dos palabras
?Que digo sin quererlo? ¡oh, qué bella, la vida!?
Tan dulces y tan mansas
Que aceites olorosos sobre el cuerpo derraman.
Tan dulces y tan bellas
Que nerviosos, mis dedos,
Se mueven hacia el cielo imitando tijeras.
Oh, mis dedos quisieran
Cortar estrellas.
Traduction: Monique-Marie Ihry
Le doux mal, 2020
Alfonsina Carolina Storni Martignoni (1892-1938) : intellectuelle, journaliste et poétesse du postmodernisme argentin née le 22 mai 1892 à Capriasca (canton suisse du Tessin) et morte le 25 octobre 1938, playa de La Perla, Mar del Plata en Argentine où, atteinte d’un cancer du sein, elle se suicide en se jetant dans la mer. (Wikipedia)


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