Nous vînmes au jardin fleuri pour la cueillette.
Belle, sais-tu combien de fleurs, de roses-thé,
Roses pâles d’amour qui couronnent ta tête,
S’effeuillent chaque été ?
Blog « Fleureter »
Amavero est un jardin de liberté, une passerelle, un espace vivant de poésie, d’art et de culture. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre ses univers. À lire, à regarder, à ressentir, à découvrir… pour s’y promener librement.
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Amavero est un espace vivant de poésie, d’art et de pensée. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre les deux. À lire, à regarder, à ressentir — librement.
Nous vînmes au jardin fleuri pour la cueillette.
Belle, sais-tu combien de fleurs, de roses-thé,
Roses pâles d’amour qui couronnent ta tête,
S’effeuillent chaque été ?
il était une fois
sous un ciel gris
une triste allée d’arbres
aux feuilles d’étendards
de chaque côté
la haie touffue
la serrait en pressoir
à l’abri du vent
sur le lac gelé par les ans
le sentier menait
en se rétrécissant
au vieux manoir secret
jamais personne n’y entra
moi seul connut celle qui l’habita
belle comme un fantôme glacé
et jamais je ne vous en parlerai
Texte de Luc Fayad inspiré par Paysage imaginaire, de Claire de Langeron
l’hiver blanc bleu
se frotte les yeux
sur les secrets folâtres
de son manteau d’ouate
chez lui la vie fourmille
avant d’éclore
il déclame alors
tout émoustillé
je ne suis pas seulement
ce que vous voyez
le givre et la neige
je suis aussi l’attente
le futur et l’espoir
où tout germe
et se prépare
Texte de Luc Fayard inspiré par Blanc de brume, de Sigrid M
J’ai fait à pied de longues routes,
Marchant la nuit, craignant les voix,
Plus rempli d’ombres et de doutes
Que la bête fauve des bois.
vitre embuée
sur neige et glace mêlées
visage dans l’arbre
terre contre ciel
avenir en kaléidoscope
papier froissé
lettres cachées
naissance sibylline
d’un nouvel œuf
lignes verticales
autant de traces
pour avancer
sous les nuages
sur le chemin
de l’espoir
Texte de Luc Fayard inspiré de Madness, de Sandrine Hartmann

Jorge-Luis Borges : Tankas (1986)
1
En haut sur la cime
Le jardin entier est lune,
Lune d’or.
Plus précieux le frôlement
De ta bouche dans l’ombre.
2
La voix de l’oiseau
Que la pénombre recouvre
On ne l’entend plus.
Tu marches dans ton jardin
Quelque chose, oui, te manque.
3
La coupe d’un autre,
L’épée qui fut une épée
Dans une autre main,
La lune de cette rue,
Dis-moi, n’est-ce pas assez?
4
Il est sous la lune
Le tigre fait d’or et d’ombre
Il fixe ses griffes
Il ne sait pas qu’au matin
Elles ont tué un homme.
5
Triste cette pluie
Qui sur le marbre s’égoutte,
Triste d’être terre.
Triste, n’être pas les jours
De l’homme, le rêve, l’aube.
6
N’être pas tombé
Comme d’autres de ma race,
Au champ de bataille.
Être dans la vaine nuit
Seul à compter les syllabes.
Les Conjurés,1986 in La Proximité de la Mer, nrf/Gallimard, 2010
NDLR : le tanka ou chant court est un poème japonais traditionnel né avant le haïku (vers 600 ap. J.-C.) , basé sur le rythme 5-7-5-7-7 qui en japonais ne sont pas des syllabes mais des sons, plus précisément des « mores » qui sont des unités de temps. Un tanka en japonais est lu sur un rythme de 8 mesures par vers: 5 mores puis un silence de 3 temps, 7 mores puis 1 silence de 1 temps etc. La traduction française du texte espagnol (Argentine) de Jacques Ancet essaie de s’approcher le plus possible de cette rythmique, sans y parvenir totalement.
Octavio Paz : Un jour se perd (1939)
Un jour se perd
Dans le ciel fait en hâte
La lumière ne laisse pas de trace dans la neige
Un jour se perd
Ouvrir et fermer des portes
La graine du soleil s’ouvre sans bruit
Un jour commence
La brume gravit la colline
Un homme descend la rivière
Ils se rencontrent dans tes yeux
Tu te perds dans le jour
Chantant dans le feuillage de la lumière
Des cloches sonnent au loin
Chaque appel est une vague
Chaque vague ensevelit à jamais
Un geste une parole la lumière contre le nuage
Tu ris et te peignes distraite
Un jour commence à tes pieds
Chevelure main blancheur ne sont pas les noms
De ces cheveux de cette main et de cette blancheur
Ce qui est visible et palpable dehors
Ce qui est intérieur et sans nom
A tâtons se cherchent en nous
Suivent la marche du langage
Passent le pont que leur tend cette image
Comme la lumière entre les doigts ils glissent
Comme toi-même entre mes mains
Comme ta main avec mes mains ils s’entrelacent
Un jour commence en mes paroles
Lumière qui mûrit jusqu’à devenir chair
Ombre de ton corps lumière de ton ombre
Maille de chaleur peau de ta lumière
Un jour commence dans ta bouche.
Le Tournesol in Condition de nuage (1939-1955) in Liberté sur Parole, nrf/Poésie/Gallimard, 2014.
Mexicain (1914-1998). Prix Nobel de littérature en 1990.

Et comme nous savons déjà qu’il n’existe pas de paradis perdus, il ne nous reste dès lors qu’à être le paradis.
Poésies verticales. 11-21. nrf/Poésie/Gallimard, 2021. Date de publication originale: 1988




Roberto Juarroz : Entre tu nombre y el mío (Entre ton nom et le mien) (1958)
Entre tu nombre y el mío
hay un labio que ha dejado la costumbre de nombrar.
Entre la soledad y la compañía
hay un gesto que no empieza
en nadie y termina en todos.
Entre la vida y la muerte hay unas plantas pisadas
por donde nadie ha caminado nunca.
Entre la voz que pasó y la que vendrá
hay una forma callada de la voz
en donde todo está de pie.
Entre la mesa y el vacío
hay une línea que es la mesa y el vacío
por donde apenas puede caminar el poema.
Entre el pensamiento y la sangre
hay un breve relámpago
en donde sobre un punto se sostiene el amor.
Sobre esos bordes
nadie puede ser mucho tiempo,
pero tampoco dios, que es otro borde,
puede ser dios mucho tiempo.
Entre ton nom et le mien
il y a une lèvre qui a perdu l’habitude de nommer.
Entre la solitude et le monde
il y a un geste qui ne commence en personne et se termine en tous.
Entre la vie et la mort
il y a des plantes foulées
sur lesquelles personne n’a jamais marché.
Entre la voix révolue et celle qui viendra
il y a une forme silencieuse de la voix
où tout est debout.
Entre la table et le vide
il y a une ligne qui est la table et le vide
où peut à peine cheminer le poème.
Entre la pensée et le sang
il y a un éclair
où sur un point l’amour s’appuie.
Sur ces bords
nul ne peut survivre longtemps,
et dieu lui-même, qui est un autre bord,
ne peut être dieu longtemps.
Poésies verticalesI-4. 1958. Traduction de l’espagnol (Argentine) par Ferdinand Verhesen
Anonyme (Texte de la tradition hassidique) : Dieu a créé l’homme parce qu’il aime les histoires
Quand le grand rabbin Israël Baal Shem-Tov pensait qu’une menace se profilait contre le peuple juif, il avait coutume d’aller concentrer son esprit en un certain lieu du bois; là, il allumait un feu, récitait certaine prière et le miracle s’accomplissait : le danger était écarté.
Plus tard, quand son disciple, le célèbre Maguid de Nezeritsch, devait implorer le ciel pour les mêmes raisons, il accourait au même endroit et disait : « Maître de l’Univers, écoute-moi. Je ne sais comment allumer le feu, mais je suis encore capable de réciter la prière. » Et le miracle s’accomplissait. Plus tard, le rabbin Mosh-Leib de Sassov allait également au bois pour sauver son peuple, et il disait : « Je ne sais comment allumer le feu, je ne connais pas la prière, mais je peux me placer à l’endroit propice et cela devrait suffire. » Et cela suffisait, et le miracle s’accomplissait. Ensuite, c’est au rabbin Israël de Rizsin qu’il revint d’éloigner la menace. Assis dans son fauteuil, la tête entre les mains, il parlait à Dieu en ces termes : « Je suis incapable d’allumer le feu, je ne connais pas la prière, je ne puis même pas trouver le lieu du bois. Tout ce que je sais faire c’est raconter cette histoire. Cela devrait suffire. » Et cela suffisait. Dieu a créé l’homme parce qu’il aime les histoires.
Cité par Roberto Juarroz. Poésie et réalité. 1987
Max Jacob : Je garde dans la solitude (1945)
Je garde dans la solitude
comme un pressentiment de toi.
Tu viens ! et le ciel se déploie,
la forêt, l’océan reculent.
Tous deux le soleil nous désigne
par-dessus la ville et les toits
les fenêtres renvoient ses lignes
les fleurs éclatent comme des voix.
Lorsque ton jardin nous reçoit,
ta maison prend un air étrange :
comme un reflet, la véranda nous accueille,
sourit et change.
Les arbres ont de grands coups d’ailes
derrière et devant les buissons.
La vague, au loin, parallèle,
se met à briller par frissons.
Derniers Poèmes. publiés à titre posthume chez Gallimard en 1945
