
Blog « Fleureter »
Amavero est un jardin de liberté, une passerelle, un espace vivant de poésie, d’art et de culture. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre ses univers. À lire, à regarder, à ressentir… pour s’y promener librement. © Tous droits réservés aux artistes pour les illustrations.
Amavero est un espace vivant de poésie, d’art et de pensée. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre les deux. À lire, à regarder, à ressentir — librement.

Le catalogue de la vente d’art moderne et contemporain qui vient de débuter chez Phillips (du 24 février au 10 mars 2026) est absolument exceptionnel. Si je pouvais (c’est-à-dire si les ayants-droits des artistes contemporains à la mode nous permettaient de parler d’eux sans nous menacer des foudres des soi-disant défenseurs de droits qui ne sont que des obstacles à la liberté d’expression), je publierais toutes les œuvres en vente tellement je trouve le choix des artistes judicieux. Pour chacun, ce n’est pas forcément son chef-d’oeuvre mais réussir à réunir autant de noms intéressants ou célèbres est un coup absolument extraordinaire ! On feuillette ce catalogue comme un enfant ébloui par les merveilles du monde. Je vous montre ci-dessous une petite sélection d’art contemporain avec, une fois n’est pas coutume, renvoi direct sur le lien Phillips si jamais vous avez envie de renchérir (le prix de départ va jusqu’à 50 000 dollars)!












I woke before dawn.
The light was a thin blade of nickel
lying on the edge of the world.
One owns nothing.
Not even this moment of passage,
where the river water becomes sea water,
where the salt begins to bite the sweetness.
Memory is a weariness of the eyes.
It seeks a shape where there is only motion.
It seeks a shore where there is only drift.
Je me suis réveillée avant l’aube.
La lumière était une fine lame de nickel
posée sur le bord du monde.
On ne possède rien.
Pas même ce moment de passage,
où l’eau de la rivière devient l’eau de la mer,
où le sel commence à mordre la douceur.
La mémoire est une fatigue des yeux.
Elle cherche une forme là où il n’y a que du mouvement.
Elle cherche une rive là où tout est dérive.
Texte d’Anne Carson illustré par une photo de Hiroshi Sugimoto, tirée de sa série « Seascapes«
roux le chat rode sur la terrasse
inquiète la mésange chante dans le chêne
noircis les arbres étirent leurs bras nus
tiède le vent respire par à-coups
cotonneuse la fumée fuit des cheminées
brumeuse la vallée bruisse crescendo
paresseux le train trace sa voie là-bas
ouatés les nuages hésitent là-haut
incertain mon cœur se demande pourquoi
brusquement l’avenir a suspendu son cours
Texte de Luc Fayard inspiré par la Vallée de la Bièvre
j’aurais aimé croiser un soir
cette femme et m’emmitoufler
dans l’écharpe rouge niché
comme un bébé dans son berceau
arborant l’étrange sourire
au dessin si proche lointain
elle m’aurait pincé la joue
de ses doigts gantés de soie noire
enivré d’essence divine
et de frôlements chaleureux
j’aurais enfin fermé les yeux
pour le début d’un amour fou
mais d’un geste d’épaule théatral
la femme dans sa longue robe noire
se serait échappée comme un héron
qui se déhanche sur ses hauts talons
seul laissant à regret s’enfuir
l’écharpe rouge agitée par le vent
j’aurais alors décelé dans la nuit
comme de larges rayures de sang
Texte de Luc Fayard inspiré par l’affiche de René Gruau « Rouge et noir » (1989)
Isabelle Triaureau : Mes pas coupaient la nuit
Mes pas coupaient la nuit, sa riposte fut vive
Et mon sang rougissait les joints des pavés noirs.
Des mains en multitude élançaient l’offensive,
Je tombais à genoux, broyée au laminoir.
Ma bouche a goût de terre et l’humus térébrant
S’instillait sous ma peau, redoublant le vivant
Dans un corps devenu un sauvoir célébrant
Le règne végétal et l’essor excavant.
J’enracinais mes doigts, plongeant au plus profond
Et touchant les flux lents, la vie que rien n’aliène,
Je nourrissais la glèbe abreuvant les greffons
D’un vert élan fécond, je suis chlorophyllienne.
Texte d’Isabelle Triaureau, qui a choisi de l’illustrer par La Saveur des larmes, de René Magritte







Vasyl Stus : Palimpsestes, Poésie et lettres du Goulag (1986)
Monde bleu pâle comme jusquiame,
Monde bleu pâle dans le soir entré.
Avec toi rien que celui et celle,
Et rien que ceux qui sont fidèles.
Crois ou ne crois pas en eux –
Ils vivent comme ils boivent,
Vivent et attendent tout seuls,
Eux-mêmes forgent eux-mêmes.
Et puis – qui es-tu, tu es quoi ? –
Et puis – qui vas-tu devenir ? –
C’est bien égal : philosophe
Ou le berger d’un troupeau.
C’est égal. Sans importance.
Tu vis – eh bien vis ! ça suffit.
Car il y a les étoiles en haut,
Il y a le ciel entré dans le soir
Il y a le seuil, bas comme le péché,
Et toi, fidèle à toi seulement.
Vasyl Stus – Palimpsestes. Poésie et lettres du Goulag (première édition en Allemagne en 1986, première édition française en 2026, 40 ans après, bravo les éditeurs français!)

