Texte de Luc Fayard inspiré par Reflets éphémères instants de beauté, de Cécile Gonne Victoria;
Toile technique mixte 80×80 cm : collage de photos originales de Cécile peinture, pigments, encres, medium et résine.
Blog « Fleureter »
Amavero est un jardin de liberté, une passerelle, un espace vivant de poésie, d’art et de culture. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre ses univers. À lire, à regarder, à ressentir, à découvrir… pour s’y promener librement.
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Amavero est un espace vivant de poésie, d’art et de pensée. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre les deux. À lire, à regarder, à ressentir — librement.
Texte de Luc Fayard inspiré par Reflets éphémères instants de beauté, de Cécile Gonne Victoria;
Toile technique mixte 80×80 cm : collage de photos originales de Cécile peinture, pigments, encres, medium et résine.
tu sens le temps vibrer en toi
comme un moteur chaud
à soubresauts incontrôlables
ni horloge ni comptable
et toujours à contre-temps
c’est comme si
au lieu de frémir
l’eau courait tel un zèbre
qui se tortille et se cabre
au lieu d’aimer
le cœur emballé froissait
les souvenirs pêle-mêle
dans un grand tintamarre
au lieu de s’élever dans le ciel
le nuage aplatissait sur l’horizon
ses formes alanguies
c’est comme si
au lieu de pousser la vie
le vent jouait avec les feuilles
pour les énerver
et ça monte et ça descend
et ça part en vrille
comme le fait ton âme
avec tes sentiments
coincés dans la grille
de tes préjugés
le temps maître de l’univers
implose sans bruit
noircit comme un orage fou
fuit avec la pluie
se lisse comme un enduit mou
tu es pris au piège
de l’avant-après
rien n’existe sans lui
même pas la poésie
ni la mémoire
tu voudrais l’arrêter
profiter de l’instant magique
il te glisse entre les doigts
tu voudrais avancer
franchir une étape
il te bloque sans préambule
à un carrefour cornélien
où tu resteras interdit
prisonnier de ton petit corps
dans l’interminable indécis
qui va de la vie à la mort
n’écoute pas
les faux maîtres du temps
gourous plus naïfs que toi
vendeurs de vent
la solution existe
intime et fluide
fais silence
entre au fond de toi
ne pense plus à rien
respire
et quand tout sera
calme et serein
tu auras oublié le temps
J’ai pêché, pêché dans le plaisir,
dans des bras chauds et enflammés,
j’ai pêché dans des bras de fer,
brûlants et rancuniers.
Dans ce lieu solitaire, sombre et muet,
ses yeux remplis de mystère j’ai regardé,
mon coeur dans ma poitrine, impatiemment a tremblé,
des supplications de désirs de ses yeux.
Dans ce lieu solitaire, sombre et muet,
je me suis assise près de lui, agitée,
sa lèvre, l’envie, sur mes lèvres a versée,
de la tristesse de mon coeur fou, je me suis libérée.
A l’oreille, l’histoire d’amour, je lui ai racontée,
je te veux mon amant,
je te veux, toi dont les bras sont vivifiants,
je te veux, toi mon amoureux fou.
Le désir alluma le feu dans son regard,
le vin rouge dansa dans le verre,
mon corps sur le lit doux,
dans l’ivresse trembla sur sa poitrine.
J’ai pêché dans le plaisir,
près d’un corps tremblant et évanoui,
Dieu! Je ne sais ce que j’ai fait,
dans ce lieu solitaire, sombre et muet…

Forough Farrokhzâd, poétesse iranienne, 1935 – 1967
Yo pronuncio tu nombre
En las noches oscuras
Cuando vienen los astros
A beber en la luna
Y duermen los ramajes
De las frondas ocultas.
Y yo me siento hueco
De pasión y de música.
Loco reloj que canta
Muertas horas antiguas.
Yo pronuncio tu nombre,
En esta noche oscura,
Y tu nombre me suena
Más lejano que nunca.
Más lejano que todas las estrellas
Y más doliente que la mansa lluvia.
¿Te querré como entonces
Alguna vez? ¿Qué culpa
Tiene mi corazón?
Si la niebla se esfuma
¿Qué otra pasión me espera?
¿Será tranquila y pura?
¡¡Si mis dedos pudieran
Deshojar a la luna!!
(Granada, 10 de noviembre de 1919)
Je prononce ton nom
Pendant les nuits obscures,
Lorsque les astres viennent
S’abreuver à la lune
Et que dorment les branches
Des frondaisons cachées.
Et je me sens miné
D’amour et de musique.
Folle montre qui chante
De vieilles heures mortes !
Je prononce ton nom
Dans cette nuit obscure
Et ton nom me paraît
Plus lointain que jamais.
Plus lointain que toutes les étoiles
Et plus dolent que la pluie docile.
T’aimerai-je comme hier
De nouveau ? Quelle faute
Mon cœur a-t-il commise ?
Si se lève la brume,
Quel autre amour m’attend ?
Sera-t-il calme et pur ?
Que ne peuvent mes doigts
Ah ! effeuiller la lune !
(Grenade, 10 novembre 1919)
Federico García Lorca : Je prononce ton nom / Yo pronuncio tu nombre
Traduction ; Lionel-Édouard Martin

Philippe Jaccottet : L’Ignorant (1957)
Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,
plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne.
Tout ce que j’ai, c’est un espace tour à tour
enneigé ou brillant, mais jamais habité.
Où est le donateur, le guide, le gardien?
Je me tiens dans ma chambre et d’abord je me tais
(le silence entre en serviteur mettre un peu d’ordre),
et j’attends qu’un à un les mensonges s’écartent :
que reste-t-il? que reste-t-il à ce mourant
qui l’empêche si bien de mourir?
Quelle force
le fait encor parler entre ses quatre murs?
Pourrais-je le savoir, moi l’ignare et l’inquiet?
Mais je l’entends vraiment qui parle, et sa parole
pénètre avec le jour, encore que bien vague :
« Comme le feu, l’amour n’établit sa clarté
que sur la faute et la beauté des bois en cendres… ».
(1925-2021). L’Ignorant. Gallimard, 1957


Mouloud Mammeri : La Fiancée du Soleil (1996)
…
Le soir, avant de dormir, le roi et la reine s’attachaient par le pied au même anneau d’argent, ils roulaient une seule ceinture de brocart autour de leurs deux tailles, passaient le même foulard de soie autour de leurs deux cous, afin que, si quelqu’un venait lui enlever son épouse pendant son sommeil, le roi aussitôt s’éveillât.
La nuit de leur arrivée, alors que le prince fatigué dormait dans la maison qu’ils avaient louée, Ali Demmo sortit doucement pour ne pas l’éveiller. Il parcourut la ville, arriva devant le palais, se fit indiquer la pièce où le roi et la reine avaient coutume de passer la nuit.
Il fit la même chose le jour suivant mais, ayant pris soin de se munir d’une échelle de soie, il monta jusqu’à la chambre haute qu’on lui avait indiquée et, par la croisée, regarda: il vit les deux pieds du roi et de la reine engagés dans le même anneau, leurs tailles passées dans la même ceinture, leurs cous enroulés dans le même foulard.
La troisième nuit, Ali Demmo prit avec lui l’échelle de soie, un poignard et monta jusqu’à la chambre à coucher, où il s’introduisit doucement. Il défit l’agrafe de l’anneau d’argent, coupa la ceinture de brocart; il allait enlever aussi le foulard de soie quand… le roi s’éveilla. Ali Demmo lui plongea aussitôt son poignard dans la poitrine et acheva de détacher le foulard. La reine, effrayée, allait crier. Ali Demmo lui appliqua la main sur la bouche.
– Ne criez pas, lui dit-il, et ne craignez rien. Je suis venu vous sauver. Dites-moi seulement comment nous pourrons sortir, vous et moi, de ce palais.
Fiancée du Soleil regarda Ali Demmo. Il n’avait pas l’air de lui en vouloir, malgré son poignard, et de toute façon c’était une chance à courir, car la tyrannie du roi lui pesait de plus en plus.
– Tiens, dit-elle, voici les habits du roi mets-les et sauvons-nous. Quand nous arriverons aux portes, c’est moi qui parlerai aux gardes. Reste dans l’ombre, ils te prendront pour mon mari.
….
Contes berbères de Kabylie. Myhologie. PKJ, 1996
NDLR: poésie en prose brutale, la reine est ravie qu’on ait tué son mari…


Edmond Jabès : L’auberge du sommeil (1949) – II
Les souvenirs sont des rubans de salves de clairière
les banderoles du vent à Noël sur la terre
Les forêts ont leurs feuillures secrètes
leurs nids de miel de hiboux du bal
et leurs anneaux de chiffon d’émail de lumière
pour habiller les fées
Tu m’appelais par mon nom
et plantais des œillets d’azyme aux boutonnières des naufragés
Tu m’appelais par mes désirs
par toute chaude caresse pulvérisée au sol
par la pelisse de groseille de plomb des colloques de midi
Tu m’appelais par ma fièvre
par le violon de noix de mes pulsations
par le grillon d’arcade de chaque torche de néant
Tu m’appelais par ma voix
par l’arrogant brassard de tulipe de harpe de ton fidèle amour
du premier cri de mousseline de rameau d’amour
qui crépite dans l’âtre
Les souvenirs sont des échasses de moelle de silence
Le soleil promène le monde dans sa cage de roseau
Les enfants le guident
*
Maçon d’eau d’air d’ombre
je l’ai reconnu à sa carrure
aux tunnels de ses mains profondes
transparentes par endroits
comme des taches de jour sur l’onde
Ses couteaux mûrissent dans mes sentiers
Ils tournent dans l’air comme des étoiles
et deviennent flèches de ma nuit quand je dors
Maçon de neige de laine de leurre
l’envers d’une chevelure brouillée de clairons
je l’ai reconnu à sa cruauté
à la moisson de scalp de ses orgies de pou
Il riait de ma frayeur
Tailleur de griffes de sphinx il régnait
Je l’ai reconnu à la leçon des hauts mâts de vertige du porche
que nous franchirons côte à côte
quand tu m’auras secouru
Tu reviendras le jour où les grenouilles les grives
émanciperont l’air de l’herbe où tu t’étends
Tu reviendras avec ta promesse de colombe
heureuse d’avoir accepté la mort pour renaître
Je l’ai reconnu montreur de croix de joue
ton visage contre le mien
La voix d’encre (1949) in Le Seuil Le Sable Poésies complètes 1943-1988, nrf/Poésie/Gallimard , 1959, 1975, 1990, 1981, 1987, 2003
Pour ceux qui veulent essayer de décrypter la poésie de Jabès, voici une analyse du texte par l’IA Gemini que je trouve intéressante.


Blaise Cendrars : Je ne suis pas de votre race (1926)
Je ne suis pas de votre race. Je suis du clan Mongol qui apportera une vérité monstrueuse : l’authenticité de la vie, la connaissance du rythme, et qui ravagera toujours vos maisons statiques du temps et de l’espace, localisées en une série de petites cases. Mon étalon est plus sauvage que vos engrenages poussifs, son sabot de corne plus dangereux que vos roues de fer. Entourez-moi des cent milles baïonnettes de la lumière occidentale, car malheur à vous si je sors du noir de ma caverne et si je me mets à chasser vos bruits. Que sur mes berges vos pontonniers ne réveillent jamais mon tympan endolori, car je ferais siffler sur vous le vent incurvé comme un cimeterre. Je suis impassible comme un tyran. Mes yeux sont deux tambours. Tremblez si je sors de vos murs comme de la tente d’Attila, masqué, effroyablement agrandi, revêtu de la seule cagoule, comme mes compagnons du bagne à l’heure de la promenade, et si avec mes mains d’étrangleur, mes mains rouges par le froid, je force le ventre aigrelet de votre civilisation!
(1887-1961). Moravagine, Éditions Grasset, 1926 Littérature et Poésie

