Texte de Luc Fayard inspiré par J’irai revoir ma Normandie, de Nathalie Bodet
Blog « Fleureter »
Amavero est un jardin de liberté, une passerelle, un espace vivant de poésie, d’art et de culture. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre ses univers. À lire, à regarder, à ressentir, à découvrir… pour s’y promener librement.
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Amavero est un espace vivant de poésie, d’art et de pensée. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre les deux. À lire, à regarder, à ressentir — librement.
Carnets (1888-1940)
Texte de Luc Fayard inspiré par J’irai revoir ma Normandie, de Nathalie Bodet
hirondelles sur trois fils oppressées
notes de musique en croches serrées
lignes d’écriture ancienne inconnue
collier sans fin de cailloux sculptés nus
mystérieux message cryptographié
feuilles mortes tout en noir épinglées
enfantins dessins de maisons bancales
purs fantômes alignés gris et sales
traits denses brisés en haut et en bas
l’incessant ballet ne finira pas
Texte de Luc Fayard inspiré de Ballade nocturne, de Faz Fazou.
Pour dire ce que m’inspirent les œuvres de Chantal Fontvieille réunies sous le titre « À travers », j’emprunterai un détour : celui du mot traverser lui-même. Chantal connaît ma passion pour les mots. À vrai dire, plonger dans leur épaisseur sensible, me laisser traverser par eux, écouter ce qu’ils ont à m’apprendre, c’est bien plus pour moi qu’un détour, c’est ma voie d’approche vers le monde.
pas d’obstacle à la création
tout est chantier
mortier
cœur idée
l’âme expose ses visions
blocs et lignes s’épaulent
traits et couleurs s’enrichissent
d’un même élan
tout s’élève
tout s’en va
ailleurs
et s’imprègne
Texte de Luc Fayard inspiré du tableau Obstacle, de Sandrine Hartmann

une histoire de ouf
je suis tombé de haut
tout au fond de l’eau
plouf
splash
chutant comme une masse
sans un cri
et là tout en bas
surprise
une femme sans âge
douce et nue
m’attend
et me sourit
moi aussi
je suis nu
c’est embêtant
au fond de l’eau
on bouge au ralenti
comme dans un film
et surtout
impossible de respirer
elle touche ma main
rassure-toi
me dit-elle
tu ne respires plus
amicalement
je la prends dans mes bras
et lui dis en pleurant
je n’ai jamais connu
quelqu’un comme toi
de quoi nous parlâmes
dans le flot des larmes
je ne sais
mais quel effet
puis gentiment
elle me pousse
vers la sortie
on t’attend à l’accueil
de la citadelle
dit-elle
c’est le temps
de l’exil
me voici habillé
d’une blouse d’hôpital
la fesse à l’air
errant solitaire
dans les couloirs pas nets
d’abord déserts et sombres
puis peuplés de silhouettes
floutées comme des ombres
derrière un guichet
j’entends une voix
qui me dit
l’accueil c’est ici
je me penche et plus bas
dans une vaste baignoire
une baignoire au fond de l’eau
me dis-je quelle idée
une autre femme
est allongée
nue et vieille
qui me voyant
se lève en gémissant
lourde de fatigue aride
des gouttes d’eau
perlant de ses rides
comme la vie
qui fuit
en-dessous d’elle
au fond de la baignoire
qui se vide
comment est-ce possible
l’eau qui s’en va
dans l’eau
deux vieux
squelettiques et nus
la peau foncée
sur qui manifestement
elle reposait
sortent et marmottent
et gigotent
encore un peu
raide comme un piquet
spectrale
couverte de blancs cheveux
elle me fixe
tranquillement
froidement
de ses yeux aveugles
et terrifié
je comprends alors
que je suis
à jamais
dans l’eau de la nuit
Texte de Luc Fayard illustré par un montage de quatre œuvres: (de gauche à droite, de haut en bas) Eugene Jansson : L’aube sur le Riddarfjärd ; image Dall.e (avec des gens habillés parce que Dall.e n’a pas le droit de dessiner des gens nus); John Everett Millais : Ophélie ; Claude Monet : La vague verte.



LEAR
Blow, winds, and crack your cheeks! rage! blow!
You cataracts and hurricanoes, spout
Till you have drench’d our steeples, drown’d the cocks!
You sulphurous and thought-executing fires,
Vaunt-couriers of oak-cleaving thunderbolts,
Singe my white head! And thou, all-shaking thunder,
Smite flat the thick rotundity o’ the world!
Crack nature’s moulds, all germens spill at once
That make ingrateful man!
LEAR
Soufflez vents, à crever vos joues ! Faites rage, soufflez,
Vous trombes d’eau et déluges, jaillissez
Jusqu’à inonder nos clochers, et noyez leurs girouettes !
Vous, sulfureux éclairs prompts comme la pensée,
Avant-coureurs de la foudre qui fend le chêne,
Brûlez ma tête blanche ! Et toi, tonnerre qui tout ébranle,
Aplatis l’épaisse rotondité du monde,
Fracasse les moules de la Nature, disperse d’un seul coup tous les germes
Qui font l’homme ingrat !
Le Roi Lear (1608), acte III, scène 2. Traduction Jean-Michel Déprats

Christian Bobin : Il n’y a rien en nous (1991)
Il n’y a rien en nous. Il n’y a personne. Il n’y a en nous qu’une attente sans couleur et sans forme. Elle n’est l’attente d’aucune chose. Elle est en nous comme de l’air mélangé à de l’air. Elle ne ressemble à rien, sinon peut-être à l’extrême pointe d’une lassitude. Cette attente n’a pas toujours été là. Nous n’avons pas toujours été rien, personne. Dans l’enfance nous étions tout et dieu n’était qu’une part infime de nos domaines – quelque chose comme un brin d’herbe dans un pré.
C’est avec la fin de l’enfance que l’attente a commencé. C’est après notre mort que nous avons commencé à attendre.
(1951-2022). Une petite robe de fête. folio/Gallimard, 1991.

Parle laisse tomber une parole
Bonjour j’ai dormi tout l’hiver et maintenant je me réveille
Parle
Une pirogue glisse vers la lumière
Une parole légère avance à pleines voiles
Le jour a la forme d’un fleuve
Sur ses rives brillent les plumes de tes chants
Douceur de l’eau dans l’herbe endormie
Eau claire voyelles à boire
Voyelles parures du front des chevilles
Parle
Touche la cime d’un silence heureux
Et puis ouvre les ailes parle sans cesse
Un visage oublié passe
Tu passes toi-même allure de vent dans un champ de maïs
L’enfance avec ses flèches son idole son figuier
Romps les amarres passe avec la tour et le jardin
Passent futur et passé
L’heure déjà morte et l’heure à tuer
Passent des éclairs qui portent dans leur bec des morceaux de temps encore vivant
Volées de comètes qui se perdent dans mon front
Parle
Mouille les lèvres dans la pierre fendue qui jaillit inépuisable
Plonge tes bras blancs dans l’eau féconde en prophéties imminentes
Le Tournesol in Condition de nuage (1939-1955) in Liberté sur Parole, nrf/Poésie/Gallimard, 2014.
Mexicain (1914-1998). Prix Nobel de littérature en 1990.



Pablo Neruda : Entrada à a la madera / Entrée dans le bois (1935)
Con mi razón apenas, con mis dedos,
con lentas aguas lentas inundadas,
caigo al imperio de los nomeolvides,
a una tenaz atmósfera de luto,
a una olvidada sala decaída,
a un racimo de tréboles amargos.
Caigo en la sombra, en medio
de destruidas cosas,
y miro arañas, y apaciento bosques
de secretas maderas inconclusas,
y ando entre húmedas fibras arrancadas
al vivo ser de substancia y silencio.
Dulce materia, oh rosa de alas secas,
en mi hundimiento tus pétalos subo
con pies pesados de roja fatiga,
y en tu catedral dura me arrodillo
golpeándome los labios con un ángel.
Es que soy yo ante tu color de mundo,
ante tus pálidas espadas muertas,
ante tus corazones reunidos,
ante tu silenciosa multitud.
Soy yo ante tu ola de olores muriendo,
envueltos en otoño y resistencia:
soy yo emprendiendo un viaje funerario
entre tus cicatrices amarillas:
soy yo con mis lamentos sin origen,
sin alimentos, desvelado, solo,
entrando oscurecidos corredores,
llegando a tu materia misteriosa.
Veo moverse tus corrientes secas,
veo crecer manos interrumpidas,
oigo tus vegetales oceánicos
crujir de noche y furia sacudidos,
y siento morir hojas hacia adentro,
incorporando materiales verdes
a tu inmovilidad desamparada.
Poros, vetas, círculos de dulzura,
peso, temperatura silenciosa,
flechas pegadas a tu alma caída,
seres dormidos en tu boca espesa,
polvo de dulce pulpa consumida,
ceniza llena de apagadas almas,
venid a mi, a mi sueño sin medida,
caed en mi alcoba en que la noche cae
y cae sin cesar como agua rota,
y a vuestra vida, a vuestra muerte asidme,
a vuestros materiales sometidos,
a vuestras muertas palomas neutrales,
y hagamos fuego, y silencio, y sonido,
y ardamos, y callemos, y campanas.
Avec ma seule raison, avec mes doigts,
avec de lentes eaux lentes inondées,
je tombe au royaume des myosotis,
à une tenace atmosphère de deuil,
à une salle oubliée, déchue,
à une grappe de trèfles amers.
Je tombe dans l’ombre, au milieu
de choses détruites,
et je regarde des araignées, et je broute des forêts
de bois secret, secret,
et je marche parmi des fibres mouillées
vécues par le cœur vivant de la sève et du silence.
Matière douce, ô rose de branches sèches,
dans mes larmes je m’enfonce dans ton sol
avec des pieds lourds d’une rouge fatigue,
et dans ta cathédrale dure je m’agenouille
en me frappant les lèvres avec un ange.
C’est que c’est moi devant ta couleur de monde,
devant tes pâles épées mortes,
devant tes cœurs réunis,
devant ta silencieuse multitude.
C’est moi entreprenant un voyage funéraire
parmi tes cicatrices jaunes :
c’est moi avec mes lamentos sans origine,
sans aliments, éveillé, seul,
entrant dans des couloirs obscurcis,
arrivant à ta matière mystérieuse.
Je vois se mouvoir tes courants secs,
je vois grandir des mains interrompues,
j’entends tes végétaux océaniques
crisser de nuit et de fureur secoués,
et je sens mourir des feuilles vers l’intérieur,
incorporant des matières vertes
à ton immobilité désemparée.
Pores, veines, cercles de douceur,
poids, température silencieuse,
flèches collées à ton âme déchue,
êtres endormis dans ta bouche épaisse,
poussière de douce moelle consumée,
cendre pleine d’âmes éteintes,
venez à moi, à mon rêve démesuré,
tombez dans mon alcôve où la nuit tombe
et tombe sans cesse comme une eau brisée,
et à votre vie, à votre mort agrippez-moi,
à vos matériaux soumis, à vos inutiles colombes mortes,
et faisons feu, et silence, et son,
et flambons, et silence, et carillon.
(1904-1973). Residencia en la Tierra. Ediciones del Árbo, 1935
Traduction de Guy Suarès (sauf pour le mot « crujir » remplacé par Luc Fayard par le mot « crisser »)
