-
indices
de sa fenêtre de train il regarde fuir
sous les nuages immobiles
les couleurs d’automne et les lignes
prairies et collines mêlées
arbres violets et toits rouges
devant lui tout est courbe
en bas tout s’en va
en haut rien ne bougeil voit les ombres rases du soir
s’étendre comme une pieuvre
la pique soudaine d’un clocherrecevoir des offrandes muettesil voit les frondaisons agitées des bosquets
lieux secrets d’amours inavouées
il imagine toutes ces vies violées
par son regard TGV
flèche éclair et magique
qui transperce des plans de vie successifsil voit tout voyeur insatiable
il ne voit rien
à défaut de certitudes il s’accroche aux traces
dans les champs les arabesques des tracteurs
dans le ciel le V des migrateurs
et le coton blanc des avions
et puis ici et là dans un hasard organisé
la fumée qui fuit des cheminées
le pylône crucifié des fils électriques
les rambardes comme des rails
les rangées de serres
les filets déployés des arbres fruitiers
l’horrible usine et la vieille ferme
les silos cathédrales
et partout ces barrières infinies
il ne voit que des taches et de l’eau
des morceaux de vie des bribespas le temps de voir les hommes
trop petits à cette vitesse
on ne voit que leurs indices
et les animaux qui s’accrochent à la terreet il pense alors aux indices de sa vie
-
elle joue la nuit (première version)
la nuit d’été a bloqué le temps
je suis resté dehors
elle jouepar la porte ouverte
les notes du piano fuient
je les regarde s’envolerdans la clarté du noir
rejoindre les nuages troués
danser avec eux sur un tempo lent
les croches titillent le halo lunaireelle joue
et le vent s’arrête de respirer
moi aussi
c’est çà le problème
la nuit est graveet la musique aiguëelle joue
et ne sait pas sa grâce
pour moi tout ce qu’elle touche luitelle est ma lumière dans la nuit
elle est mon rythme cardiaque
le vent profite d’un soupirpour pousser le sien
moi aussila musique et la nuit
c’est pareil
on attend la suiteon espère l’aube
où tout viendraavec la simplicité
d’un cœur transparentmais ce serait trop simple
la musique ne résout rien
elle envoie ses notesdans la nuit calme
estafettes de phrases caressantes
sourires légersescaliers qui sans fin tournent
comme ma tête vers le cielelle envoie ses notes
et c’est tout
un cadeau sans accusé de réception
des questions qui tourneront sans fin
dans ma tête étoiléeelle joue
sa musique alanguit les étoiles
adoucit leur scintillement là-hautsans elle au pianola nuit ne serait plus jamais la même
moi non plus
ou je serai la nuit -
mer sans la mer
ta vie s’étale marée sale
marin pêcheur ou solitaire
tout est flou dans ton passé mou
y’a comme une brume cachée
dans ce crachin qui cache tout
c’est un désastre et tu t’en fousun jour la mer en aura marre
de tes nostalgies aphasiques
et des hommes au regard triste
coriace elle se vengera
des taiseux des fumeurs de pipece jour-là elle s’en ira
sans rien dire sans prévenir
elle oubliera de revenir
elle partira sans regrets
avec ses flots bleus sous le brasla mer ira droit loin devant
si loin à perte de vue d’eau
elle ira digne et sans bateaux
rejoindre les grands dauphins blancsfière et ivre de sa vie verte
de mousse et d’écume couverte
elle ridera seule l’onde
libre enfin de choisir sa houle
à sa guise au gré des quadrantselle emportera les sirènes
et la musique du grand vent
les algues longues des hauts fonds
les bouées les cris des baleineset nous les morts les faux marins
humant la fin de l’air salin
les yeux fixés sur la lisière
de la mer y’aura plus la mery’aura plus que des coques vides
proue poupe inutiles hybrides
posées au sol comme des tombes
comme des ombres et des bombesvoilà l’horizon s’est figé
un plan fixe image arrêtée
rouge sur rouge vert sur vert
rien ne bouge non tout est clairmais tout a disparu là-bas
tous les bateaux tous les mâts
tandis que sur terre atterrés
la foul’ se met à murmurerla mer sans la mer c’est comm’ si
l’amour avait quitté la vie
plus rien n’aura jamais de goût
dans ce paysage de fous
