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Gérard de Nerval : El Desdichado
Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée. -
Francis Ponge : L’Appareil du téléphone
Lorsqu’un petit rocher, lourd et noir, portant son homard en anicroche, s’établit dans une maison, celle-ci doit subir l’invasion d’un rire aux accès argentins, impérieux et mornes. Sans doute est-ce celui de la mignonne sirène dont les deux seins sont en même temps apparus dans un coin sombre du corridor, et qui produit son appel par la vibration entre les deux d’une petite cerise de nickel, y pendante.
Aussitôt, le homard frémit sur son socle. Il faut qu’on le décroche : il a quelque chose à dire, on veut être rassuré par votre voix.
D’autres fois, la provocation vient de vous-même. Quand vous y tente le contraste sensuellement agréable entre la légèreté du combiné et la lourdeur du socle. Quel charme alors d’entendre, aussitôt la crustacenéologisme détachée, le bourdonnement gai qui vous annonce prêtes au quelconque caprice de votre oreille les innombrables nervures électriques de toutes les villes du monde !
Il faut agir le cadran mobile, puis attendre, après avoir pris acte de la sonnerie impérieuse qui perfore votre patient, le fameux déclic qui vous délivre sa plainte, transformée aussitôt en cordiales ou cérémonieuses politesses… Mais ici finit le prodige et commence une banale comédie.(Pièces -1962)
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Christian Bobin : Un homme arrive au paradis
Un homme arrive au paradis. Il demande à un ange, à son ange, de lui montrer le chemin qu’ont dessiné ses pas sur terre, par curiosité.
Par enfantin désir de voir et de savoir.
Rien de plus simple, dit l’ange.
L’homme contemple la trace de ses pas sur cette terre, depuis son enfance jusqu’à son dernier souffle.
Quelque chose l’étonne parfois, il n’y a plus de traces.
Parfois, le chemin s’interrompt et ne reprend que bien plus loin.
L’ange dit alors parfois votre vie était trop lourde pour que vous puissiez la porter. Je vous prenais donc dans mes bras, jusqu’au jour suivant où la joie vous revenait, et alors vous repreniez votre chemin.conte cité dans espritsnomades.com
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Christian Bobin : Il était une fois une souris
Il était une fois une souris qui vivait avec ses petits dans une vaste maison, elle avait bien sûr souffert et souffert de solitude et d’abandon mais maintenant les tourments s’étaient calmés, et cette joie immense de ramener des morceaux à manger et surtout des jouets pour ses petits la faisait vivre et vivre.
Ce jour comme tous les dimanches elle quitta son trou car les maîtres de la maison sortaient à la messe et à la campagne. Alors elle traversa le salon pour atteindre la cuisine, et là surprise et merveille : des morceaux de fromage et des bobines de fil pour les jeux de ses enfants. Puis elle revient vers sa tanière.
C’est alors qu’elle le vit, lui énorme, immense et noir, lui le gros chat noir, juste au milieu du salon entre la cuisine et son refuge. Elle n’osait plus respirer attendant la mort. Un long silence et rien. Elle rouvrit les yeux et se dit : il dort sans doute. Elle longe alors les murs lentement sans lâcher ses trophées.
Doucement, doucement. Toujours rien et là du bout du pied elle reconnaît son trou et les cris des souriceaux. Encore quelques pas elle sera sauvée. Rien toujours alors elle lance ses cadeaux dans le trou, les enfants glapissent de joie. C’est alors qu’elle l’entendit, lui le chat noir.
Sa voix roulait le long des murs et il disait : douce dame ne croyez pas que je sois là par hasard, tous les dimanches je vous guette et vous regarde, je vous sens et vous respire. Madame je vous aime. C’est elle qui ne bouge plus.
Un très grand silence tombe, puis lentement à reculons après avoir jeté un dernier regard sur ses souriceaux, lentement très lentement, elle revient vers le chat noir. Maintenant elle peut le sentir contre elle. Alors elle ferme les yeux et dit d’une voix fluette : chat, grand chat noir, faites ce que vous avez à faire, mais faites le vite.Conte adapté de Kafka, cité dans espritsnomades.com
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Christian Bobin : Autoportrait au radiateur (extrait)
Ce matin devant la vitre gauche [de mon appartement], une araignée suspendue à un fil invisible faisait sa gymnastique. En regardant la petite noiraude descendre et monter dans l’air blanc, j’ai pensé qu’elle et moi, nous avions reçu même don d’existence. J’étais d’humeur chiffonnée, mal réveillé. Elle, elle dansait. De la vie qui nous était semblablement donnée, elle faisait à cet instant une plus belle œuvre que moi. En résumé : ce matin j’ai pris un cours de danse avec une araignée et cet après-midi je m’en porte mieux.
Autoportrait au radiateur
