Autres Textes et Poèmes choisis

  • René Char : Allégeance

    Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l’aima?
    Il cherche son pareil dans le vœu des regards. L’espace qu’il parcourt est ma fidélité. Il dessine l’espoir et léger l’éconduit. Il est prépondérant sans qu’il y prenne part.
    Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s’inscrit son essor, ma liberté le creuse.
    Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l’aima et l’éclaire de loin pour qu’il ne tombe pas?

    Extrait de « Eloge d’une soupçonnée », Poésie/Gallimard

    Autres poèmes de René Char dans Amavero

  • Johann Wolfgang von Goethe : Der Erlkönig (Le Roi des Aulnes)

    Wer reitet so spät durch Nacht und Wind?
    Es ist der Vater mit seinem Kind;
    Er hat den Knaben wohl in dem Arm,
    Er faßt ihn sicher, er hält ihn warm.

    Mein Sohn, was birgst du so bang dein Gesicht? –
    Siehst, Vater, du den Erlkönig nicht?
    Den Erlenkönig mit Kron und Schweif? –
    Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif. –

    « Du liebes Kind, komm, geh mit mir!
    Gar schöne Spiele spiel ich mit dir;
    Manch bunte Blumen sind an dem Strand,
    Meine Mutter hat manch gülden Gewand. »

    Mein Vater, mein Vater, und hörest du nicht,
    Was Erlenkönig mir leise verspricht?
    -Sei ruhig, bleibe ruhig, mein Kind;
    In dürren Blättern säuselt der Wind. –

    « Willst, feiner Knabe, du mit mir gehn?
    Meine Töchter sollen dich warten schön;
    Meine Töchter führen den nächtlichen Reihn,
    Und wiegen und tanzen und singen dich ein. »

    Mein Vater, mein Vater, und siehst du nicht dort
    Erlkönigs Töchter am düstern Ort? –
    Mein Sohn, mein Sohn, ich seh es genau:
    Es scheinen die alten Weiden so grau. –

    « Ich liebe dich, mich reizt deine schöne Gestalt;
    Und bist du nicht willig, so brauch ich Gewalt. »
    Mein Vater, mein Vater, jetzt faßt er mich an!
    Erlkönig hat mir ein Leids getan! –

    Dem Vater grausets, er reitet geschwind,
    Er hält in Armen das ächzende Kind,
    Erreicht den Hof mit Mühe und Not;
    In seinen Armen das Kind war tot.

    
Qui chevauche si tard dans la nuit dans le vent ?
    C’est le père avec son enfant,
    Il serre le garçon dans ses bras,
    Il le tient fermement, il le garde au chaud

    Mon fils, pourquoi caches-tu ton visage d’effroi ?
    Père, ne vois-tu pas le Roi des Aulnes ?
    Le roi des Aulnes avec couronne et traîne ?
    Mon fils, c’est une traînée de brouillard.

    Toi cher enfant, viens, pars avec moi !
    Je jouerai à de bien jolis jeux avec toi,
    Il y a tant de fleurs multicolores sur le rivage
    Et ma mère possède tant d’habits d’or

    Mon père, mon père, n’entends-tu pas
    Ce que le Roi des Aulnes me promet doucement ?
    Calme-toi, reste calme, mon enfant,
    Le vent murmure dans les feuilles mortes

    Veux-tu, petit garçon, venir avec moi ?
    Mes filles doivent déjà d’attendre
    Mes filles conduisent le Rhin nocturne,
    Elles te berceront de leurs chants et de leurs danses

    Mon père, mon père, ne vois-tu pas là-bas
    Les filles du Roi des Aulnes cachées dans l’ombre ?
    Mon fils, mon fils, je le vois bien,
    Les saules de la forêt semblent si gris.

    Je t’aime, ton joli visage me touche,
    Et si tu n’es pas obéissant, alors j’utiliserai la force !
    Mon père, mon père, maintenant il me saisit
    Le Roi des Aulnes me fait mal.

    Le père frissonne d’horreur, il chevauche promptement,
    Il tient dans ses bras l’enfant gémissant
    Il parvient au village à grand effort
    Dans ses bras l’enfant était mort.

  • Léon-Paul Fargue : Nocturne (1919)

    Un long bras timbré d’or glisse du haut des arbres
    Et commence à descendre et tinte dans les branches.
    Les feuilles et les fleurs se pressent et s’entendent.
    J’ai vu l’orvet glisser dans la douceur du soir.
    Diane sur l’étang se penche et met son masque.
    Un soulier de satin court dans la clairière
    Comme un rappel de ciel qui rejoint l’horizon.
    Les barques de la nuit sont prêtes à partir.
    D’autres viendront s’asseoir sur la chaise de fer.
    D’autres verront cela quand je ne serai plus.
    La lumière oubliera ceux qui l’ont tant aimée.
    Nul appel ne viendra rallumer nos visages.
    Nul sanglot ne fera retentir notre amour.
    Nos fenêtres seront éteintes.
    Un couple d’étrangers longera la rue grise.
    Les voix,
    D’autres voix chanteront, d’autres yeux pleureront
    Dans une maison neuve.
    Tout sera consommé, tout sera pardonné,
    La peine sera fraîche et la forêt nouvelle,
    Et peut-être qu’un jour, pour de nouveaux amis,
    Dieu tiendra ce bonheur qu’il nous avait promis.

    (1876-1947). Poèmes, NRF, Paris, 1912-1919

  • Jules Supervielle : Nocturne en plein jour

    Quand dorment les soleils sous nos humbles manteaux
    Dans l’univers obscur qui forme notre corps,
    Les nerfs qui voient en nous ce que nos yeux ignorent
    Nous précèdent au fond de notre chair plus lente,
    Ils peuplent nos lointains de leurs herbes luisantes
    Arrachant à la chair de tremblantes aurores.
    C’est le monde où l’espace est fait de notre sang.
    Des oiseaux teints de rouge et toujours renaissants
    Ont du mal à voler près du coeur qui les mène
    Et ne peuvent s’en éloigner qu’en périssant
    Car c’est en nous que sont les plus cruelles plaines
    Où l’on périt de soif près de fausses fontaines.
    Et nous allons ainsi, parmi les autres hommes,
    Les uns parlant parfois à l’oreille des autres

    (La Fable du monde – 1938)

  • Trinh-Xuan Thuan : Voir loin, c’est voir tôt

    La lumière de la Lune nous parvient après un peu plus d’une seconde, celle du Soleil après huit minutes, celle de la plus proche étoile après quatre années, celle de la plus proche galaxie semblable à la Voie lactée (Andromède) après près de deux millions d’années (en d’autres termes, la lumière est partie d’Andromède à peu près au moment où le premier homme marchait sur terre, quelque part en Afrique), celle de l’amas de galaxie le plus proche après cinquante millions d’années.

    Préface à « Notre existence a-t-elle un sens ? » de Jean Staune; auteur de La Mélodie secrète