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Toscane (Lucien) : Pour un art de la sérénité molle
Qui dira les affres de l’homme dans sa terrible décennie ? Plus vraiment jeune, pas tout à fait vieux, des enfants qui ont grandi et le secouent comme un Orangina, des parents vieillis qui l’implorent discrètement ou furieusement. Il jette un regard nostalgique sur les jeunes femmes hiératiques qui passent. Aime-t-il encore vraiment sa femme ? Oui, bien sûr ! Mais qu’est-ce déjà que la passion ?
Il tourne en rond avec ses amis, parce qu’ils se sont tout dit. Son âme a perdu la naïveté de l’enfance, ses muscles se sont amollis.
Que lui reste-t-il ?
L’intuition qu’il comprend les choses un peu mieux qu’avant. La prétention à pouvoir agir un peu plus sur son environnement.
Ce monde, il le regarde avec étonnement.
Il se demande : « C’est çà, vraiment, que j’ai bâti pour mes enfants ? Ce désordre insensé , cette confusion des idées, ce royaume de l’amalgame, cet oubli du passé… ? »
Alors, peu à peu, il tente le seul rétablissement possible, celui de la sérénité molle. Seule philosophie capable de le faire rentrer survivre sain d’esprit dans le troisième millénaire.
La sérénité molle, c’est la capacité à pouvoir encaisser sans se braquer, c’est préférer quoiqu’il en coûte le vivant à l’inerte, c’est partir de l’écoute plutôt que de la critique, imaginer la différence des autres avant de la juger ; c’est se fixer des petits objectifs pour pouvoir les atteindre (« tiens si je perdais quelques kilos ? » plutôt que « demain, je me réveille en Schwarzenegger !»), c’est lire, beaucoup et toujours, plutôt que de s’avachir devant la télé (« tiens, si on supprimait la télé ? »).
C’est imaginer que le monde tel qu’il sera peut intéresser les jeunes d’aujourd’hui, qu’ils soient « des quartiers » ou d’ailleurs, et le leur prouver par des actes plutôt que par des mots.
C’est lutter contre la croyance en la fatalité d’un esprit de décadence et démontrer l’absurdité de la question : « Est-ce que demain sera mieux qu’hier ? »
La sérénité molle, c’est la pratique des valeurs dans la modernité, l’évolution des mentalités rendue possible par la connaissance des références, c’est l’alliance du temps (hier, aujourd’hui, demain) et de l’espace (ici et ailleurs).
C’est un peu de bon sens dans un esprit ouvert.
C’est l’indépendance qui se frotte aux idées qui bougent et qui dérangent.
Et surtout, c’est éviter de finir comme un vieux con… -
Toscane (Lucien) : Noyé dans ses larmes
Elle l’avait quitté. Submergé par son chagrin d’amour, il décida d’en finir. Allongé tout nu dans la baignoire, il pleura longtemps et mécaniquement. Les larmes jaillissaient en cascade, glissaient sur ses joues rouges comme des fourmis translucides. Il tenait la tête légèrement penchée pour qu’elles tombent plus vite au fond. Il y eut une flaque, qui devint grosse. L’eau monta. Elle couvrit ses orteils, s’insinua entre ses cuisses, dépassa ses genoux. Il pleurait encore et encore, versant des litres de regrets.
L’eau montait toujours.Lorsqu’il fut entièrement recouvert, il s’apprêta à plonger.
Hélas, après s’être vidé de toutes ses larmes, son corps ne pesait plus rien : il flottait désespérément sur l’eau, comme un corps mort de bateau. Vingt fois, il essaya de rester au fond, à chaque fois il remontait sans avoir eu le temps d’avaler la moindre gorgée. Au bout d’un moment, le jeu l’amusa et il se mit à rire, à rire, à rire, en ouvrant grand la bouche. L’eau lui envahit la gorge par surprise et l’étouffa. Il mourut dans un dernier hoquet avec un drôle de rictus.
