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Amavero est un jardin de liberté, une passerelle, un espace vivant de poésie, d’art et de culture. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre ses univers. À lire, à regarder, à ressentir… pour s’y promener librement. © Tous droits réservés aux artistes pour les illustrations.

Amavero est un espace vivant de poésie, d’art et de pensée. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre les deux. À lire, à regarder, à ressentir — librement.


  • fête à pushkar

    voici la jeune servante
    le rouge et le noir
    or des fils brodés
    blancheur des perles sur le corps sombre
    gris et jaune des pierres et du sable boueux
    toutes les couleurs de la vie sur une statue souriante
    jeux chromatiques violents de la jeunesse et de la joie
    teintes passées de l’effort et des contraintes
    ce jour-là lors de la pleine lune de novembre
    c’est la fête à pushkar
    la ville aux 500 temples
    dont le seul au monde dédié à brahmâ le créateur
    les hommes viennent se baigner dans le lac sacré
    voici la plus grande foire aux animaux du monde
    des milliers de chevaux et de chameaux
    la prière et le commerce
    on bivouaque sur place
    les jeunes filles en habits d’apparat
    préparent les feux en riant
    la foule communie
    les rites se perpétuent
    la vie continue


  • tu es une île

    Tu es une île
    Ton cœur un rivage escarpé troué de plages
    Ta vie la mer qui vient le battre et le lécher
    Tout est silence et mystère l’eau où tu nages
    Ton âme forte est née des forêts embrumées

    Tu es une île
    Et je suis le voilier qui enfin fait escale
    Dans la passe sur la barrière de corail
    Il a jeté par tribord le fond de sa cale
    Et mouillé son ancre dans un lagon sans failles

    Tu es une île
    Ton sourire les larges palmiers qui frémissent
    Ta peau le sable qui dort sous le soleil bleu
    Ton regard est lumière ton corps oasis
    Abrite la paix dans son anse havre heureux

    Tu es une île
    Et moi j’explore les collines de ta peau
    Je marche sur la mousse et je lis sur tes lèvres
    Tel l’oiseau de mer le regard toujours plus haut
    Je prends une à une les clés de l’univers

    Tu es une île
    Un joyau enfoui dans l’archipel de l’eau verte
    Tes yeux sont le phare de la rotondité
    Tes mains balisent un chenal de découverte
    Je me perds dans le méandre de tes sentiers

    Tu es une île
    Sur la route des cyclones voici l’abri
    La niche où tout se tait quand il hurle dehors
    Dans la hutte les feuilles créent un doux tapis
    Tu es la vie l’amour à la fin de la mort

    Tu es mon île
    En fond de baie le voilier gémit sur son ancre
    Le corsaire a jeté sac à terre harassé
    Il a posé la plume nimbée de son encre
    Quatre mains se sont nouées les corps embrassés


  • Toscane (Lucien ) : j’aime les femmes

    J’aime les femmes. Je suis complètement obsédé par elles. Je les regarde, je les hume, je les veux. En elles, tout m’attire : leurs grands yeux lointains, leur voix rauque, leur tête qui s’incline, ces jambes hautes et fières qui avancent devant moi comme si je n’existais pas, ces bras qui se balancent comme s’ils me cherchaient, ces mains qui se déplient lentement pour me faire un signe et qui finissent simplement par allumer une cigarette.
    Quand je déjeune dans une brasserie bondée, ça ne loupe pas : il y a toujours quelques tables plus loin une jeune femme, belle, mystérieuse ; elle sourit à ses compagnons, elle se penche vers eux pour ce qui ressemble à une confidence et qui n’est peut-être qu’une remarque anodine. Quelle chance ils ont, ces imbéciles ! Ils ne voient rien, ils continuent de manger comme si de rien n’était alors que le souffle d’un ange vient de les bercer. De tout le déjeuner, elle fera exprès de ne pas croiser mon regard parce qu’elle a peur de trembler. Pourtant, j’en suis sûr, elle sait que je la fixe, hébété.
    Sur ma moto, arrêté à un feu rouge, en voici une qui traverse devant moi, le corps tout droit planté vers le ciel, comme si la rue lui appartenait. Et moi, sous mon casque, je ne peux même pas hurler, lui crier qu’elle est belle : le feu passe au vert et les voitures klaxonnent pour que je démarre. Si je lui fais un signe, je me casse la gueule.
    Toutes ces femmes, je voudrais les effleurer pour vérifier si leur peau est aussi douce qu’elle en a l’air, si elles frémissent comme moi. Je meurs de ces désirs inassouvis. Je voudrais être l’amant qui voile leur regard, bloque leur respiration, peint du rouge sur leurs joues et je ne suis qu’un inconnu pathétique. La femme n’est pas l’avenir de l’homme, elle est son présent inaccessible, elle est son bonheur et son malheur. Jeunes ou moins jeunes, grandes ou petites, si au moins elles savaient les désordres qu’elles déclenchent en moi ! Je n’ai aucun préjugé, je ne sais jamais ce qui va se passer, elles sont toutes candidates à mon émoi. Pan, mon cœur s’arrête sur un mouvement de cheveux qui croise un rayon de soleil, pan, sur un coude gracile à une portière de voiture, dénudé comme une invitation.
    Si elles savaient comme je les connais, comme je les devine ! Je sais quand elles sont tristes parce que je le suis aussi, je sais qu’elles pleurent doucement quand elles sont seules le soir et qu’elles regrettent l’amour, le grand amour, je sais tout ce qui les peine, tout ce qui les réjouit, je sais leur force de vie parce qu’elles sont la vie. Je suis l’homme à femmes par excellence. Et elles, les idiotes, elles ne s’en rendent pas compte, elles ne sautent même pas sur l’occasion quand elles me croisent. Je hais les femmes.
    Pourtant, qu’y-a-t-il de nouveau sur terre, à part elles ? Rien ne m’étonne sauf elles. Le reste, c’est du tout venant, lisse comme une autoroute, plat comme une poêle. Alors que les femmes, elles sont vraiment un mystère à répétition.
    Ma tête tourne. Toutes ces femmes autour de moi et je n’en connais aucune, c’est bizarre. Je les regarde vivre et je n’y comprends rien. Par exemple, je suis totalement incapable de prévoir leurs réactions. Quand vous connaissez bien quelqu’un, vous pouvez bâtir des hypothèses, vous vous dites : dans telle circonstance, voilà sans doute ce qu’il ferait, ce qu’il dirait. Une femme, rien à faire. Ça part toujours à fond dans un sens imprévu. Où va-t-elle, cette eau folle ? Le sait-elle elle-même ? Elle fait semblant d’y croire, elle y va, poussée par une force incroyable et, en général, c’est sa réaction qui fait bouger les autres. Ils suivent comme des moutons. Le monde n’est pas dirigé, ni par les hommes, ni par les femmes : il est simplement ballotté par elles tandis que les hommes, qui s’imaginent être aux commandes de l’avion, se demandent d’où viennent ces foutus trous d’air qu’ils tentent de contrer avec leurs gros gestes maladroits habituels. Le résultat n’est pas brillant : quel chahut !
    Tout vient peut-être d’un malentendu génétique : l’homme fier de ses deux chromosomes, s’imagine que c’est lui qui décide du sexe de ses enfants. Alors qu’en fait, dans la gestation comme dans la vie, c’est l’homme qui propose et la femme qui dispose. Si elle a envie d’une fille, ce sera une fille. Si, angélique, elle veut du bonheur autour d’elle, il y en aura à revendre, en veux-tu en voilà, on ne saura plus où la mettre, cette félicité dégoulinante, cette plénitude de la sérénité. Si, sorcière, elle veut du malheur, personne ne pourra l’empêcher, et tout le monde pleurera, de l’aube blême embrumée jusqu’à la nuit noire déchirée d’éclairs. L’homme pénis et la femme clitoris : d’un côté, un machin encombrant, visible, robotisé, une mécanique rustique qui veut absolument forcer la porte, badaboum; de l’autre, un bidule moqueur, à moitié caché, sophistiqué, prêt à foncer aussi, sous certaines conditions. Dans la symphonie de l’amour, c’est la grosse caisse face au violon. Il y en un qui fait du bruit et l’autre de la musique. Dans la symphonie du monde, l’homme s’agite et la femme vibre. Crescendo contre pianissimo, majeur contre mineur.
    L’homme s’insurge : je suis un homme, merde quoi ! Pourquoi verrai-je toutes les faiblesses ici et toutes les vertus en face ? Parce que ce ne sont pas que des vertus, eh patate ! La femme est aussi victime de son corps historique, issu de la vie et qui donne la vie. Elle ne peut empêcher ses vibrations telluriennes, elle est emportée par des courants de fond. Toi l’homme, sur la bande magnétique de la vie, tu arrives à faire pause, de temps en temps et tu évites de t’embarquer dans certaines galères. T’as pas forcément à en être fier. Toi, l’homme, tu survis ; elle, la femme, elle vit. Ses passions et ses tourments, ses faiblesses et ses emportements. Elle sourit, elle frémit, elle rougit, elle compatit. Elle est un chaudron qui bouillonne et toi, couillon, un couvercle qui fuit.


  • Toscane (Lucien) : Pour un art de la sérénité molle

    Qui dira les affres de l’homme dans sa terrible décennie ? Plus vraiment jeune, pas tout à fait vieux, des enfants qui ont grandi et le secouent comme un Orangina, des parents vieillis qui l’implorent discrètement ou furieusement. Il jette un regard nostalgique sur les jeunes femmes hiératiques qui passent. Aime-t-il encore vraiment sa femme ? Oui, bien sûr ! Mais qu’est-ce déjà que la passion ?
    Il tourne en rond avec ses amis, parce qu’ils se sont tout dit. Son âme a perdu la naïveté de l’enfance, ses muscles se sont amollis.
    Que lui reste-t-il ?
    L’intuition qu’il comprend les choses un peu mieux qu’avant. La prétention à pouvoir agir un peu plus sur son environnement.
    Ce monde, il le regarde avec étonnement.
    Il se demande : « C’est çà, vraiment, que j’ai bâti pour mes enfants ? Ce désordre insensé , cette confusion des idées, ce royaume de l’amalgame, cet oubli du passé… ? »
    Alors, peu à peu, il tente le seul rétablissement possible, celui de la sérénité molle. Seule philosophie capable de le faire rentrer survivre sain d’esprit dans le troisième millénaire.
    La sérénité molle, c’est la capacité à pouvoir encaisser sans se braquer, c’est préférer quoiqu’il en coûte le vivant à l’inerte, c’est partir de l’écoute plutôt que de la critique, imaginer la différence des autres avant de la juger ; c’est se fixer des petits objectifs pour pouvoir les atteindre (« tiens si je perdais quelques kilos ? » plutôt que « demain, je me réveille en Schwarzenegger !»), c’est lire, beaucoup et toujours, plutôt que de s’avachir devant la télé (« tiens, si on supprimait la télé ? »).
    C’est imaginer que le monde tel qu’il sera peut intéresser les jeunes d’aujourd’hui, qu’ils soient « des quartiers » ou d’ailleurs,  et le leur prouver par des actes plutôt que par des mots.
    C’est lutter contre la croyance en la fatalité d’un esprit de décadence et démontrer l’absurdité de la question : « Est-ce que demain sera mieux qu’hier ? »
    La sérénité molle, c’est la pratique des valeurs dans la modernité, l’évolution des mentalités rendue possible par la connaissance des références, c’est l’alliance du temps (hier, aujourd’hui, demain) et de l’espace (ici et ailleurs).
    C’est un peu de bon sens dans un esprit ouvert.
    C’est l’indépendance qui se frotte aux idées qui bougent et qui dérangent.
    Et surtout, c’est éviter de finir comme un vieux con…


  • de l’audace

    – Un matin, dans l’ascenseur, appuyer sur un autre bouton que celui de son bureau.
    – Votre patron : « Puis-je vous parler ? » – Vous : « Non ».
    – Porter des chaussettes rouges une fois de temps en temps, sans que personne ne le sache.
    – Dans la rue, croiser quelqu’un au hasard et lui sourire franchement.
    – Apprendre le solfège et le chinois en même temps.
    – « Pendant que des mortels, la multitude vile » : Baudelaire n’a pas toujours raison.
    – Regarder son enfant droit dans les yeux, lui poser doucement la main sur le bras et lui dire : « Je t’aime ».
    – A la piscine, sauter pour la première fois de sa vie du plongeoir de 10 mètres (on a le droit de fermer les yeux).
    – Lire « Les Confessions » de Saint-Augustin en pensant à sa propre mort, qui viendra, forcément, un jour, c’est tout à fait sûr … Mais quand ?
    – Arrêter définitivement son blog, sans prévenir.
    – Pendant une heure, ne dire que ce qu’on pense, vraiment, sans faire de tort à personne (mais que pense-t-on vraiment ?).
    – Alterner avec : se taire le plus longtemps possible, alors qu’on a furieusement envie de parler.
    – Supprimer un rendez-vous important, sortir, marcher (*)
    – Un soir, pour une fois, écouter ses amis avec un cœur pur (très dur mais possible).
    – Lire un poème nouveau par jour, il n’y a quand même pas que Baudelaire, merde.
    – Dans la rue, chanter doucement, longtemps, en balançant les bras.
    – Le téléphone sonne : tant pis.
    – Laisser un autre faire ce qu’on a très envie de faire, alors qu’on pense qu’on le fera mieux que lui et plus vite (c’est valable pour ses enfants).
    – Pleurer quand il le faut, il le faut.
    – Écrire avec un stylo, de temps en temps.
    – La mer est-elle toujours là ? Allez vérifier (*).
    – Penser l’infini, régulièrement.

    (*)il n’y a pas de rendez-vous important).
    (**) la réponse est oui mais allez-y quand même, on ne sait jamais.


Dernières publications d’art et de poésie

  • Shelley (Percy-Bysshe) : To a Skylark (À une alouette)

    Hail to thee, blithe Spirit!
    Bird thou never wert,
    That from Heaven, or near it,
    Pourest thy full heart
    In profuse strains of unpremeditated art.
    Higher still and higher
    From the earth thou springest
    Like a cloud of fire;
    The blue deep thou wingest,
    And singing still dost soar, and soaring ever singest.
    In the golden lightning
    Of the sunken sun
    O’er which clouds are bright’ning,
    Thou dost float and run,
    Like an unbodied joy whose race is just begun.
    The pale purple even
    Melts around thy flight;
    Like a star of Heaven
    In the broad daylight
    Thou art unseen, but yet I hear thy shrill delight:
    Keen as are the arrows
    Of that silver sphere,
    Whose intense lamp narrows
    In the white dawn clear
    Until we hardly see — we feel that it is there.
    All the earth and air
    With thy voice is loud.
    As, when night is bare,
    From one lonely cloud
    The moon rains out her beams, and heaven is overflowed.
    What thou art we know not;
    What is most like thee?
    From rainbow clouds there flow not
    Drops so bright to see
    As from thy presence showers a rain of melody.
    Like a poet hidden
    In the light of thought,
    Singing hymns unbidden,
    Till the world is wrought
    To sympathy with hopes and fears it heeded not:
    Like a high-born maiden
    In a palace tower,
    Soothing her love-laden
    Soul in secret hour
    With music sweet as love, which overflows her bower:
    Like a glow-worm golden
    In a dell of dew,
    Scattering unbeholden
    Its aerial hue
    Among the flowers and grass, which screen it from the view:
    Like a rose embowered
    In its own green leaves,
    By warm winds deflowered,
    Till the scent it gives
    Makes faint with too much sweet these heavy-winged thieves.
    Sound of vernal showers
    On the twinkling grass,
    Rain-awakened flowers,
    All that ever was
    Joyous, and clear, and fresh, thy music doth surpass.
    Teach us, sprite or bird,
    What sweet thoughts are thine:
    I have never heard
    Praise of love or wine
    That panted forth a flood of rapture so divine.
    Chorus hymeneal
    Or triumphal chaunt
    Matched with thine, would be all
    But an empty vaunt —
    A thing wherein we feel there is some hidden want.
    What objects are the fountains
    Of thy happy strain?
    What fields, or waves, or mountains?
    What shapes of sky or plain?
    What love of thine own kind? what ignorance of pain?
    With thy clear keen joyance
    Languor cannot be:
    Shadow of annoyance
    Never came near thee:
    Thou lovest, but ne’er knew love’s sad satiety.
    Waking or asleep,
    Thou of death must deem
    Things more true and deep
    Than we mortals dream,
    Or how could thy notes flow in such a crystal stream?
    We look before and after,
    And pine for what is not:
    Our sincerest laughter
    With some pain is fraught;
    Our sweetest songs are those that tell of saddest thought.
    Yet if we could scorn
    Hate, and pride, and fear;
    If we were things born
    Not to shed a tear,
    I know not how thy joy we ever should come near.
    Better than all measures
    Of delightful sound,
    Better than all treasures
    That in books are found,
    Thy skill to poet were, thou scorner of the ground!
    Teach me half the gladness
    That thy brain must know,
    Such harmonious madness
    From my lips would flow
    The world should listen then, as I am listening now!

    Salut à toi, Esprit joyeux! 
    Car oiseau jamais tu ne fus 
    Qui dans le ciel, et presqu’aux Cieux 
    Epanche en longs accents profus 
    Un coeur empli de sons qu’aucun art n’a conçus. 
    De la terre où tu prends essor, 
    Nuage de feu jaillissant, 
    Tu t’élèves plus haut encore 
    Loin au-dessus de l’océan 
    Ne cessant l’ascension, ta chanson ne cessant. 
    Dans le soleil crépusculaire 
    Et l’or de son évanescence 
    Où les nuées se font plus claires 
    Tu sembles flotter, puis t’élances 
    Comme une joie sans corps dont la course commence. 
    Même pâleur et cramoisi 
    S’effacent quand tu les pourfends; 
    Comme une étoile en plein midi, 
    Nul ne te voit au firmament, 
    Pourtant j’entends le cri de ton enchantement; 
    Ardent comme là-haut la sphère 
    Aux si vives flèches d’argent, 
    Mais dont s’estompe la lumière 
    Dans la clarté du matin blanc 
    Jusqu’à n’être vue guère, que l’on sent là pourtant. 
    Partout sur terre et dans les airs 
    Ta puissante voix retentit 
    Comme quand la lune à travers 
    Le seul nuage de la nuit 
    Inonde tout le ciel de lumineuse pluie. 
    Ce que tu es nous ignorons; 
    Qu’est-ce qui le mieux te décrit? 
    Car les gouttes d’arc-en-ciel n’ont 
    Des nues jamais resplendi 
    Comme tombe l’averse de ta mélodie. 
    Ainsi le poète oublié 
    Dans sa lumière intérieure, 
    Chantant, sans en être prié, 
    L’hymne à ses espoirs et ses peurs 
    Aux hommes ébahis d’y découvrir les leurs; 
    Ainsi la noble damoiselle 
    Au palais, dans sa haute tour, 
    Qui des musiques les plus belles 
    Berce son coeur épris d’amour 
    Sans savoir qu’elle charme aussi toute la cour; 
    Ainsi le ver luisant doré 
    Dont la couleur seule est perçue 
    Au fond d’un vallon de rosée, 
    Parsemant ce halo diffus 
    Parmi l’herbe et les fleurs où lui est hors de vue; 
    Ainsi le rosier habillé 
    Du feuillage vert de ses fleurs 
    Que le vent brûlant vient piller 
    Mais dont l’odorante douceur 
    Fera s’évanouir l’aérien détrousseur. 
    L’averse vernale et son bruit 
    Sur les herbes qui étincellent, 
    Les fleurs éveillées par la pluie, 
    Joies pures et vives, certes, mais elles 
    Ne surpassent jamais ta musique éternelle. 
    Apprends-nous donc, sylphe ou oiseau, 
    Les doux pensers qui sont les tiens; 
    Je n’ai jamais entendu mots 
    D’éloge à l’amour ou au vin 
    Déclamés en un flot de bonheur si divin. 
    Chants de triomphe et choeurs nuptiaux, 
    Si à ta voix on les compare, 
    Nous paraissent creux, sonnent faux 
    Et ne sont que vaines fanfares 
    Auxquelles font défaut les choses les plus rares. 
    Quelle est la source, quel est l’objet 
    De cette chantante fontaine? 
    Des bois? Des vagues? De hauts sommets? 
    Des formes de ciel ou de plaine? 
    L’amour de ton espèce? Le mépris de la peine? 
    Car dans ton pur ravissement 
    La langueur ne trouve point place; 
    Et l’ombre du désagrément 
    Jamais même ne te menace; 
    Tu aimes, mais de l’amour ignores ce qui lasse. 
    En éveil, ou lorsque tu dors, 
    N’est-ce pas qu’en toi s’illumine 
    Plus de vérité sur la mort 
    Que les mortels n’en imaginent, 
    Pour que coulent de toi notes si cristallines? 
    Nous voulons demain et hier, 
    Après eux soupirons sans cesse; 
    Dans nos rires les plus sincères, 
    Il est toujours quelque détresse; 
    Et nos chants sont plus beaux qui parlent de tristesse. 
    Pourtant si nous avions pouvoir 
    D’oublier peur, orgueil et haine, 
    Si nous étions nés pour avoir 
    De la vie ni larmes ni peine, 
    Comme ta joie dès lors nous paraîtrait lointaine. 
    Ton art, mieux que tous les ténors 
    Qui touchent l’âme profonde, 
    Ton art, mieux que tous les trésors 
    Dont tant de grands livres abondent, 
    Servirait le poète, ô oublieux du monde! 
    Apprends-moi un peu du plaisir 
    Connu d’un coeur toujours content, 
    Pareil harmonieux délire 
    Coulerait alors dans mon chant; 
    Le monde m’entendrait, comme moi je t’entends! 

    Percy Bysshe Shelley – Traduction : Jean-Luc Wronski – source : poesie.net

    Shelley (Percy-Bysshe) : To a Skylark (À une alouette)

  • Farrokhzâd (Forough) : Le Baiser

    Farrokhzâd (Forough) : Le Baiser

  • Ajouts d’œuvres d’art contemporain (Galerie 1)

    Ajouts d’œuvres d’art contemporain (Galerie 1)

  • Artaud (Antonin) : Van Gogh est peintre parce qu’il a recollecté la nature

    Je ne décrirai donc pas un tableau de Van Gogh après Van Gogh, mais je dirai que Van Gogh est peintre parce qu’il a recollecté la nature, qu’il l’a comme retranspirée et fait suer, qu’il a fait gicler en faisceaux sur ses toiles, en gerbes comme monumentales de couleurs, le séculaire concassement d’éléments, l’épouvantable pression élémentaire d’apostrophes, de stries, de virgules, de barres dont on ne peut plus croire après lui que les aspects naturels ne soient faits.

    Et de combien de coudoiements réprimés, de heurts oculaires pris sur le vif, de cillements pris dans le motif, les courants lumineux des forces qui travaillent la réalité ont-ils eu à renverser le barrage avant d’être enfin refoulés, et comme hissés sur la toile, et acceptés ?

    Il n’y a pas de fantômes dans les tableaux de Van Gogh, pas de visions, pas d’hallucinations.

    C’est de la vérité torride d’un soleil de deux heures de l’après-midi.

    Un lent cauchemar génésique petit à petit élucidé. Sans cauchemar et sans effet.

    Mais la souffrance du prénatal y est.

    C’est le luisant mouillé d’un herbage, de la tige d’un plant de blé qui est là prêt à être extradé.

    Et dont la nature un jour rendra compte.

    Comme la société aussi rendra compte de sa mort prématurée.

    Un plant de blé sous le vent incliné, avec au-dessus les ailes d’un seul oiseau en virgule posé, quel est le peintre, qui ne serait pas strictement peintre, qui aurait pu avoir comme Van Gogh l’audace de s’attaquer à un sujet d’une aussi désarmante simplicité ?

    Non, il n’y a pas de fantômes dans les tableaux de Van Gogh, pas de drame, pas de sujet et je dirai même pas d’objet, car le motif lui-même qu’est-ce que c’est ?

    Sinon quelque chose comme l’ombre de fer du motet d’une inénarrable musique antique, comme le leitmotiv d’un thème désespéré de son propre sujet.

    C’est de la nature nue et pure vue, telle qu’elle se révèle, quand on sait l’approcher d’assez près.

    Témoin ce paysage d’or fondu, de bronze cuit dans l’ancienne Égypte, où un énorme soleil s’appuie sur des toits si croulants de lumière qu’ils en sont comme en décomposition.

    Et je ne connais pas de peinture apocalyptique, hiéroglyphique, fantomatique ou pathétique qui me donne, à moi, cette sensation d’occulte étranglée, de cadavre d’un hermétisme inutile, tête ouverte, et qui rendrait sur le billot son secret.

    Je ne pense pas ce disant au Père Tranquille, ou à cette funambulesque allée d’automne où passe, en dernier, un vieil homme courbé avec un parapluie à sa manche accroché, comme le crochet d’un chiffonnier.

    Je repense à ses corbeaux aux ailes d’un noir de truffes lustrées.

    Je repense à son champ de blé : tête d’épi sur tête d’épi, et tout est dit,

    avec, devant, quelques petites têtes de coquelicots doucement semés, âcrement et nerveusement appliqués là, et clairsemés, sciemment et rageusement ponctués et déchiquetés.

    Seule la vie sait offrir ainsi des dénudations épidermiques qui parlent sous une chemise déboutonnée, et on ne sait pourquoi le regard incline à gauche plutôt qu’à droite, vers le monticule de chair frisée.

    Mais c’est ainsi et c’est un fait. Mais c’est ainsi et cela est fait.

    Occulte aussi sa chambre à coucher, si adorablement paysanne et semée comme d’une odeur à confire les blés qu’on voit frémir dans le paysage, au loin, derrière la fenêtre qui les cacherait.

    Paysanne aussi, la couleur du vieil édredon, d’un rouge de moule, d’oursin, de crevette, de rouget du Midi, d’un rouge de piment roussi.

    Et ce fut sûrement de la faute de van Gogh si la couleur de l’édredon de son lit fut dans le réel si réussie, et je ne vois pas quel est le tisseur qui aurait pu en transplanter l’inénarrable trempe, comme Van Gogh sut transborder du fond de son cerveau sur sa toile le rouge de cet inénarrable enduit.

    Et je ne sais pas combien de prêtres criminels rêvant dans la tête de leur soi-disant Saint-Esprit, l’or ocreux, le bleu infini d’une verrière à leur gouge « Marie », ont su isoler dans l’air, extraire des niches narquoises de l’air, ces cou- leurs à la bonne franquette qui sont tout un événement, où chaque coup de pinceau de Van Gogh sur la toile est pire qu’un événement.

    Une fois, ça donne une chambre proprette, mais d’un tain de baume ou d’arôme qu’aucun bénédictin ne saura plus retrouver pour amener à point ses alcools de santé.

    Une autre fois ça donne une simple meule par un énorme soleil écrasée.

    Cette chambre faisait penser au Grand Œuvre avec son mur blanc de perles claires, sur lequel une serviette de toilette rugueuse pend comme un vieux gri-gri paysan, inapprochable et réconfortant.

    Il y a de ces blancs de craie légers qui sont pires que d’anciens supplices, et jamais comme dans cette toile, le vieux scrupule opératoire du pauvre grand van Gogh n’apparaît.

    Car c’est bien cela tout Van Gogh, l’unique scrupule de la touche sourdement et pathétiquement appliquée. La couleur roturière des choses, mais si juste, si amoureusement juste qu’il n’y a pas de pierres précieuses qui puissent atteindre à sa rareté.

    Antonin Artaud — Van Gogh le suicidé de la société, Œuvres complètes, Éditions Gallimard, tome XIII Littérature et Poésie @super fans

    Artaud (Antonin) : Van Gogh est peintre parce qu’il a recollecté la nature

  • Readman Prud’homme (Camille) : C’est au printemps que je tombe

    c’est au printemps que je tombe, quand il n’y a nulle part pour le sombre, ni le ciel ni les conversations. dans l’illusion des choses qui s’adoucissent, je vois plutôt les duretés qui perdurent, et ce qui ne me concerne pas me chavire.
    j’ai vu des gens qui portaient des uniformes humiliants et d’autres à qui on criait des bêtises, j’ai vu des gens qui venaient de perdre leur amour et d’autres leur candeur et bien que ces drames nétaient pas les miens, ils mont renversée.
    le reste de l’année ce que je croise ne m’assaille pas toujours, mais au printemps on croirait qu’il n’y a plus de seuil entre ce que je suis et ce qui m’entoure.
    alors quand sortir devient hasardeux – quand sortir porte la promesse de nouvelles cruautés – je reste chez moi et j’attends en pensant aux villes assiégées.

    Camille Readman Prud’homme. quand je ne dis rien je pense encore (2021)

    Readman Prud’homme (Camille) : C’est au printemps que je tombe

  • Modèle d’un jour : Sylvie C.

    Modèle d’un jour : Sylvie C.

  • Modèle d’un jour : Marie G.

    Modèle d’un jour : Marie G.

  • Pablo Picasso – Suite d’animaux au trait (1941)

    Pablo Picasso – Suite d’animaux au trait (1941)

  • Henri Le Sidaner : La Table bleue (1923)

    Henri Le Sidaner : La Table bleue (1923)

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Une couverture de la Gazette d'Amavero avec des portraits de Nikolaus, un enfant, et de Barbara, une femme âgée, accompagnés de descriptions artistiques.
Une de La Gazette d’Amavero n°5 du 26 mai 2025