J’aime les femmes. Je suis complètement obsédé par elles. Je les regarde, je les hume, je les veux. En elles, tout m’attire : leurs grands yeux lointains, leur voix rauque, leur tête qui s’incline, ces jambes hautes et fières qui avancent devant moi comme si je n’existais pas, ces bras qui se balancent comme s’ils me cherchaient, ces mains qui se déplient lentement pour me faire un signe et qui finissent simplement par allumer une cigarette.
Quand je déjeune dans une brasserie bondée, ça ne loupe pas : il y a toujours quelques tables plus loin une jeune femme, belle, mystérieuse ; elle sourit à ses compagnons, elle se penche vers eux pour ce qui ressemble à une confidence et qui n’est peut-être qu’une remarque anodine. Quelle chance ils ont, ces imbéciles ! Ils ne voient rien, ils continuent de manger comme si de rien n’était alors que le souffle d’un ange vient de les bercer. De tout le déjeuner, elle fera exprès de ne pas croiser mon regard parce qu’elle a peur de trembler. Pourtant, j’en suis sûr, elle sait que je la fixe, hébété.
Sur ma moto, arrêté à un feu rouge, en voici une qui traverse devant moi, le corps tout droit planté vers le ciel, comme si la rue lui appartenait. Et moi, sous mon casque, je ne peux même pas hurler, lui crier qu’elle est belle : le feu passe au vert et les voitures klaxonnent pour que je démarre. Si je lui fais un signe, je me casse la gueule.
Toutes ces femmes, je voudrais les effleurer pour vérifier si leur peau est aussi douce qu’elle en a l’air, si elles frémissent comme moi. Je meurs de ces désirs inassouvis. Je voudrais être l’amant qui voile leur regard, bloque leur respiration, peint du rouge sur leurs joues et je ne suis qu’un inconnu pathétique. La femme n’est pas l’avenir de l’homme, elle est son présent inaccessible, elle est son bonheur et son malheur. Jeunes ou moins jeunes, grandes ou petites, si au moins elles savaient les désordres qu’elles déclenchent en moi ! Je n’ai aucun préjugé, je ne sais jamais ce qui va se passer, elles sont toutes candidates à mon émoi. Pan, mon cœur s’arrête sur un mouvement de cheveux qui croise un rayon de soleil, pan, sur un coude gracile à une portière de voiture, dénudé comme une invitation.
Si elles savaient comme je les connais, comme je les devine ! Je sais quand elles sont tristes parce que je le suis aussi, je sais qu’elles pleurent doucement quand elles sont seules le soir et qu’elles regrettent l’amour, le grand amour, je sais tout ce qui les peine, tout ce qui les réjouit, je sais leur force de vie parce qu’elles sont la vie. Je suis l’homme à femmes par excellence. Et elles, les idiotes, elles ne s’en rendent pas compte, elles ne sautent même pas sur l’occasion quand elles me croisent. Je hais les femmes.
Pourtant, qu’y-a-t-il de nouveau sur terre, à part elles ? Rien ne m’étonne sauf elles. Le reste, c’est du tout venant, lisse comme une autoroute, plat comme une poêle. Alors que les femmes, elles sont vraiment un mystère à répétition.
Ma tête tourne. Toutes ces femmes autour de moi et je n’en connais aucune, c’est bizarre. Je les regarde vivre et je n’y comprends rien. Par exemple, je suis totalement incapable de prévoir leurs réactions. Quand vous connaissez bien quelqu’un, vous pouvez bâtir des hypothèses, vous vous dites : dans telle circonstance, voilà sans doute ce qu’il ferait, ce qu’il dirait. Une femme, rien à faire. Ça part toujours à fond dans un sens imprévu. Où va-t-elle, cette eau folle ? Le sait-elle elle-même ? Elle fait semblant d’y croire, elle y va, poussée par une force incroyable et, en général, c’est sa réaction qui fait bouger les autres. Ils suivent comme des moutons. Le monde n’est pas dirigé, ni par les hommes, ni par les femmes : il est simplement ballotté par elles tandis que les hommes, qui s’imaginent être aux commandes de l’avion, se demandent d’où viennent ces foutus trous d’air qu’ils tentent de contrer avec leurs gros gestes maladroits habituels. Le résultat n’est pas brillant : quel chahut !
Tout vient peut-être d’un malentendu génétique : l’homme fier de ses deux chromosomes, s’imagine que c’est lui qui décide du sexe de ses enfants. Alors qu’en fait, dans la gestation comme dans la vie, c’est l’homme qui propose et la femme qui dispose. Si elle a envie d’une fille, ce sera une fille. Si, angélique, elle veut du bonheur autour d’elle, il y en aura à revendre, en veux-tu en voilà, on ne saura plus où la mettre, cette félicité dégoulinante, cette plénitude de la sérénité. Si, sorcière, elle veut du malheur, personne ne pourra l’empêcher, et tout le monde pleurera, de l’aube blême embrumée jusqu’à la nuit noire déchirée d’éclairs. L’homme pénis et la femme clitoris : d’un côté, un machin encombrant, visible, robotisé, une mécanique rustique qui veut absolument forcer la porte, badaboum; de l’autre, un bidule moqueur, à moitié caché, sophistiqué, prêt à foncer aussi, sous certaines conditions. Dans la symphonie de l’amour, c’est la grosse caisse face au violon. Il y en un qui fait du bruit et l’autre de la musique. Dans la symphonie du monde, l’homme s’agite et la femme vibre. Crescendo contre pianissimo, majeur contre mineur.
L’homme s’insurge : je suis un homme, merde quoi ! Pourquoi verrai-je toutes les faiblesses ici et toutes les vertus en face ? Parce que ce ne sont pas que des vertus, eh patate ! La femme est aussi victime de son corps historique, issu de la vie et qui donne la vie. Elle ne peut empêcher ses vibrations telluriennes, elle est emportée par des courants de fond. Toi l’homme, sur la bande magnétique de la vie, tu arrives à faire pause, de temps en temps et tu évites de t’embarquer dans certaines galères. T’as pas forcément à en être fier. Toi, l’homme, tu survis ; elle, la femme, elle vit. Ses passions et ses tourments, ses faiblesses et ses emportements. Elle sourit, elle frémit, elle rougit, elle compatit. Elle est un chaudron qui bouillonne et toi, couillon, un couvercle qui fuit.
