Galerie PORTRAITS DE FEMMES

J’aime les tableaux de portraits de femme.
Dans la vie, jamais une femme ne te regarde ainsi, pendant des heures, parfois sur le côté, parfois droit dans les yeux. Ou alors c’est une statue de la Vierge Marie. Devant ce genre de tableau, tu en prends plein la gueule pour pas un rond et, finalement, tu ne soutiens pas le regard, c’est toujours toi qui pars, fuyant, exaspéré ou peureux.

Voici ma galerie, que je mettrai à jour régulièrement, en fonction de mes nouveaux coups de cœur! Je préviendrai à chaque fois dans un commentaire.

N’hésitez pas à nous faire des propositions !

PS: Et, tout à coup, je me réveille en pleine nuit et je les regarde à nouveau toutes ces femmes: en fait, c’est la même! Autre constat: la femme peinte sourit peu.


Une femme pensive vêtue d'une robe violette ornée de motifs floraux, assise près d'une table avec une théière en métal et d'autres ustensiles. En arrière-plan, des fenêtres laissant passer la lumière et un bouquet de fleurs.
Alfredo Roldàn : Pink and Red (2015)

Massive, pensive, antique, hiératique, meta-cubiste, on ne sait pas comment définir cette femme à multiples facettes, statuaires et humaines. Les couleurs sont chaudes, l’intérieur douillet. La théière ressemble à une oeuvre d’art de joailler, en vermeil, peut-être est-elle signée Aucoc ? Est-elle fille des îles ou de la ville? Peut-être écoute-t-elle distraitement l’histoire sans intérêt que lui conte son invité dont elle se demande in petto quand il partira enfin. Elle pense à autre chose qu’à cet instant présent , à être autre part qu’ici. C’est une bonne idée de peindre une femme qui est ailleurs : on a envie d’y aller avec elle…


Edouard Manet – Berthe Morisot au bouquet de violettes (1872)

Que veut-elle me dire la « Berthe Morisot au bouquet de violettes, » d’Édouard Manet ? Je ne lui ai rien fait, moi, elle ne me connait même pas, je passais par là par hasard, feuilletant des images d’art à l’écran quand, tout à coup, j’ai senti ce drôle de regard qui me fixait d’un air tranquille et insistant, interrogatif et moqueur. En fait, on dirait qu’elle louche, la Berthe ! Cette jeune femme en noir avec une coiffe à la va-comme-j’te-pousse m’a scotché et je n’ai su quoi lui répondre. J’aurais pu au moins lui déclamer en quelques vers mon envoûtement par l’image de femme rebelle, libérée, intrigante qu’elle donnait. Eh bien non, je suis resté coi comme un pantin.


Amedeo Modigliani – Femme avec collier (1917)

Quant à la « Femme avec collier » de Modigliani, n’en parlons pas ! Pourtant, j’ai toujours aimé les femmes qui avaient la tête penchée. Celle-là, rousse inconnue de l’histoire, tu crois qu’elle te regarde mais, en fait, pas du tout : ses yeux passent à côté de toi, ils t’ignorent, ils vont loin derrière toi, au-delà, pire, ils te traversent. Là, carrément, tu n’existes pas. La femme est plongée dans ses pensées où tu ne prends aucune part. Peut-être, un jour, le voile s’étant levé de ses yeux, elle te considérera avec étonnement, se demandant ce que tu fais là, animal de cirque. Mais laisse tomber, ce jour-là, tu seras depuis longtemps un squelette blanchi par l’avalanche des questions sans réponses.


Ivan Kramskoy – Portrait of a woman (1883)

Une qui ressemble à la Berthe et qui me laisse pantois également, c’est « L’Inconnue » de Ivan Kramskoï. Mais là, l’affaire est entendue, la belle te regarde de loin, du haut de sa calèche à velours matelassé. En noir, elle aussi, mais soignée, pas désordre comme la Berthe. Je me demande si son regard n’est pas teinté du léger mépris de l’aristocrate toisant le peuple. Tout est flou derrière elle, on ne voit que son visage rond et ses yeux plissés qui sortent du tableau. J’aime ce portrait de femme, car, contrairement aux autres, comme on ne distingue pas bien son regard sous ses paupières, je peux la fixer impunément pendant des heures, sans être accusé de harcèlement, et j’en profite pour imaginer l’histoire de sa vie que je suppose légère, évidemment.

Voir le poème de Luc Fayard inspiré par cette œuvre


Ernest Hébert – Comtesse Audouin de Dampierre, née Marie-Joséphine Fouache d’Halloy (1863)

Encore une femme en noir décidément, d’une incroyable sensualité derrière son apparence de noblionne, la ci-devant « Comtesse Audouin de Dampierre, née Marie-Josèphe Fouache d’Halloy », s’il vous plait, immortalisée par Ernest Hébert. Jeune et discrètement languide, elle offre l’incroyable mollesse de cette main se terminant par des doigts qui n’en finissent pas, main dont on peut voir la peau car elle en a enlevé le gant d’un geste qu’on imagine éminemment délicat et elle sourit peut-être de ce début de nudité involontaire, parce que la peau de sa main est aussi celle de sa gorge discrète, de son long cou au-dessous de son visage à l’exquise forme allongée. Le rêve n’en finit pas.


Leonor Fini – Portrait de María Félix en Reina del fuego (1954)

Une autre femme, de feu celle-là, qui ne te regarde même pas, tu ne le mérites pas et, elle, comme on la connait de réputation, on sait qu’elle s’en fout de toi : la « Reina del Fuego » (reine du feu), le portrait, par Leonor Fini, de Maria Felix, l’actrice iconique mexicaine des années 40. Les deux femmes se sont rencontrées, peut-être aimées ; l’assurance de Maria est terrifiante, elle a joué la femme fatale dans 47 films. Devant elle, l’homme se sent tout petit, il n’a qu’à bien se tenir.


Keitha McClocklin : Joni III (2023)

Toutes les époques m’interpellent dans le portrait de femme. Comme les fans des seventies, souvent sous substances illicites, je suis accro à « Joni III » de Keitha McClokin qui peint, en techniques mixtes sur panneau, la chanteuse (et artiste) Joni Mitchell, idole pop des années cannabis. Les longs cheveux plats et la frange des années 70, un visage dur, fermé, où se cache la tristesse. Joni a joué de la guitare avec une main gauche atteinte de polio, c’est vous dire ! Et récemment, rescapée d’un anévrisme, son AVC soigné par thérapie musicale. Elle rêve peut-être à une vie meilleure, malgré les tubes qui l’ont propulsé sur le devant de la scène dans les folles années de sa jeunesse. Le tableau est récent, aujourd’hui la chanteuse a dépassé les 80 ans. Je me demande l’effet que lui fait cette peinture, de se revoir maintenant dans ce visage jeune un peu triste d’hier.


Balthus – Portrait de Theresa (1939)

Perturbante cette jeune fille du « Portrait de Theresa » de Balthus (de son vrai nom Balthazar Klossovsky de Rola): elle est livide, verdâtre même, malade peut-être. Une coupe de cheveux à la garçonne mais les épaules dénudées d’une allure très féminine. Elle est désabusée, elle fait la moue, la tête ailleurs. Son visage sort du tableau dont le fond est flou. On sait que c’était la voisine du peintre, 14 ans à l’époque et il y a de la sensualité dans l’air. Sensualité qui d’ailleurs fit débat à l’exposition du tableau, la pudibonderie ne date pas d’aujourd’hui! Elle est morte à 25 ans la pauvre. On a envie de savoir à quoi elle pense quand elle pose ainsi pour l’artiste. Le sait-elle elle-même?


Nina Mae Fowler – Paula (Sweet Charity) (2023) – fusain sur papier

C’est un dessin au trait tout simple, au fusain sur papier, ou Nina Mae Fowler représente Paula Kelly, l’actrice du film Sweet Charity (1969) , de Bob Fosse, qui fut célèbre en son temps et connut aussi pas mal de déboires. Quand on connait son histoire, on est pris parce ce regard et cette bouche qui se pince alors qu’elle aimerait sans doute raconter tout ce qu’elle sait d’Holywood et de ses fantômes. Et si on ne la connait pas, on est quand même pris par ce regard et cette bouche qui donne au visage un sorte de détermination secrète et farouche et on invente alors une histoire difficile, forcément. Voilà ce que j’aime dans l’art: savoir ou ne pas savoir, peu importe du moment que l’on ressent. On est à la fois dans le glamour et la dureté, dans la paillette et l’ortie. Tout ça avec un fusain.

Voir la mise en scène originale du poème et du dessin.


Portrait d'une jeune femme assise contre un arbre, vêtue d'une blouse à manches longues et d'une jupe sombre, avec des cheveux ondulés et un regard pensif.
Valentin Serov – The Girl covered by the sun (1888)

Une jeune fille contre un arbre dans un parc, sur laquelle jouent l’ombre et le soleil . Si vous regardez de près ses yeux, vous y verrez sans doute plein de choses. Le peintre Valentin Serov (1865-1911) est d’ailleurs réputé pour les regards de ses modèles auxquels il arrivait à donner de la profondeur psychologique. Il y a beaucoup de détails dans ce tableau qui ont dû demandé des heures de délicatesse à l’auteur , souvent classé dans les impressionnistes, mais tout s’efface devat ce regard: que dit-il?


Portrait stylisé d'une femme avec des cheveux longs et ondulés, regardant latéralement, sur un fond aux couleurs douces.
Françoise Gilot – Self-portrait (Figure In The Wind) (1944)

Portrait d'une jeune femme aux cheveux châtains, vêtue de noir, tenant un pinceau, regardant fixement un miroir.
Françoise Gilot – Portrait in Black (Myself at Work) (1943)

Françoise Gilot est l’une des rares compagnes de Pablo Picasso à avoir su s’émanciper et suivre sa voie. Sur laquelle sont apparues quelques oeuvres étonnantes comme cet autoportrait dans le vent où l’on voit littéralement ce vent qui ébouriffe ses cheveux, lui fait ouvrir grand les yeux et lui donner un regard ,une posture tranquilles et déterminés


Son autre autoportrait est plus calme mais, à bien y regarder, on y voit surtout l’interrogation de l’artiste bien décidée à suivre son inspiration mais qui se demande par quoi elle va commencer.
Il y a un temps d’hésitation, la main est déjà prête et un dernier doute subsiste.
Françoise Gilot a l’art de saisir les éléments invisibles et les moments-clés avant qu’il ne se passe quelque chose de décisif. J’aimerai tellement savoir en faire autant dans mon art de poète !…


Un portrait d'une femme avec un regard pensif, peignant une atmosphère de sensibilité et d'introspection, drapée dans un vêtement léger avec des touches de couleurs chaudes.
Ion Theodorescu-Sion – Frauenporträt (1910)

Comme le poète veut son poème d’amour, je suppose que le peintre veut sa madone.

Ion Theodorescu Sion l’a eue et bien eue.

La sienne est intemporelle, magique, pensive et peut-être lascive pour un regard d’homme qui voit de la sensualité partout.

Est-elle mystique? Je ne sais. Dans la peinture, la femme pense souvent , pour que l’homme se demande à quoi elle pense.


Portrait d'une jeune femme assise, portant une robe bleu foncé et un chapeau, avec une expression pensive. Une lampe rose et des détails de décoration en arrière-plan ajoutent à l'ambiance de l'image.
Ramón Pichot-Soler – Portrait de femme (1964)

Disons-le, je suis totalement amoureux de cette femme, je me mettrais à genoux pour un regard, une caresse sur ma joue qu’elle me donnerait d’un geste condescendant et qui peut-être, lui ferait venir un léger sourire aux lèvres. mais elle semble inaccessible, loin dans ses pensées.

J’adore la robe, sa couleur et sa texture, le petit chapeau, la coupe de cheveux et surtout la pose légèrement déhanchées sur la chaise, qui montre un grand art de la séduction.

Ramón Pichot-Soler l’a saisi dans un moment d’incertitude et c’est ce point d’interrogation qui est le plus beau.


Portrait d'une jeune femme avec un regard introspectif, vêtue d'un col noir, peinte dans des tons doux et flous, inspirant une atmosphère de mystère.
Helene Schjerfbeck – Autoportrait (1912)

Au début j’ai choisi cet autoportrait d’Helene Schjerfbeck pour cette tête déterminée, volontaire, ce menton engagé, ces lèvres pincées. Puis, seulement après – c’est étonnant parce que c’est quand même très visible – j’ai remarqué les yeux différents : l’artiste était-elle aveugle d’un œil? Alors, je me renseigne , non elle ne l’était pas, et je découvre avec intérêt l’histoire de cet œil sans iris. C’est un acte délibéré de l’artiste qui se peint ainsi pour dire: à partir de maintenant, je fais ce que je veux, je suis ce que je suis, vous n’avez pas à me dire comment agir. Ce n’est pas parce que je suis une femme que je ne peux pas peindre ce que je veux. Et elle l’a fait tout le restant de sa carrière !


Portrait d'une jeune femme nommée Marguerite, avec des cheveux ondulés et vêtue d'une robe sombre, contre un fond jaune. Son expression est douce mais déterminée.
Henri Matisse – Portrait de Marguerite (1906)

Pourquoi est-on attiré comme par un aimant par ce portrait? En imaginant même qu’on ne connaisse pas l’histoire de Marguerite, pourquoi est-on hypnotisé par ce Matisse qui a fait couler tant d’encre ? Le trait est direct, les couleurs paraissent simples et contrastées. On peut penser qu’il a inspiré plus tard des auteurs de BD comme Yves Chaland et sa série Freddy Lombard. Les exégètes ont expliqué l’attrait de ce tableau mais moi je ne retiens qu’une chose: le rose sur les joues pour dire « malgré mon tour de cou et ma robe haute, je ne suis pas si sage que vous croyez… » D’ailleurs le regard n’est pas dirigé vers toi, spectateur mais juste à côté, comme si tu n’existais pas !


Portrait d'une femme tenant un éventail, avec des tons vifs de rouge et de jaune représentant une ambiance colorée.
Guillermo Martí-Ceballos – Composition (1960)

J’aime son ambiguïté: on ne sait si elle est une geisha ou une danseuse andalouse, deux stéréotypes forts. J’aime sa tête penchée et sa fausse timidité. J’aime cet éventail qui peut se transformer en arme redoutable pour un pratiquant d’art martial. J’adore les couleurs : le peintre ose même mettre de l’orange au premier plan sur du rouge au fond, le comble de l’horreur! J’aime le trait noir qui contourne le dessin, on dirait du Keith Haring. J’aime le visage ovale comme plus haut celui de Marguerite. En fait j’aime tout dans ce tableau, je n’ai strictement rien à lui reprocher, il est parfait !


Une femme vue de dos, portant une chemise verte et des pantalons marron, se tient devant une toile blanche vide dans un studio d'art. Sur la table à côté d'elle, des pinceaux et un carnet sont visibles.
Lena Elster – Portrait of a woman (2024)

Le clin d’œil de la galerie: d’habitude, un portrait de femme nous fait réagir par son regard, son visage et sa mine, qui nous font imaginer plein de choses. Mais des portraits de femmes de dos, il ne doit pas y en avoir beaucoup ! Pour nourrir son imagination, il reste le contexte, celui d’une artiste qui s’interroge sur la façon dont elle va commencer le tableau qu’elle a préparé avec du blanc, la posture décontractée les mains dans les poches, le chignon vite faite pour ne pas s’embarrasser des cheveux, la silhouette générale, fine, jeune. Et cette tension entre l’attente et le départ de la création. Finalement, ça fait beaucoup pour un simple dos !

John-Singer Sargent – Portrait of Mrs. George Lambton (nee Miss C. Horner) (1899)

On peut gloser longtemps sur les canons de la beauté, nous connaissons tous des exemples vivants ou peints de visages qu’on ne peut pas vraiment qualifier de beaux. Mais celui de Madame Lambton est vraiment particulier car il attire tout de suite malgré ce menton un peu fort, cette bouche un peu petite, ce nez un oeu présent, ces sourcils un peu épais. Alors que se passe-t-il ici ? Pourquoi reste-t-on à la regarder encore et encore? Les exégètes ont tout passé en revue: ils parlent d’une peu finement nacrée, d’un regard à la douceur pensive, d’une mélancolie lumineuse, d’une fragilité distinguée…
Quant à moi, je parlerai simplement d’une incroyable présence et d’une grande humanité : voilà une personne empathique, qui écoute, à qui on a envie de se confier, une grande soeur. Et ce regard qui regarde ailleurs vient tellement de l’intérieur qu’il en est presque douloureux.