En Utopie, au contraire, où tout appartient à tous, personne ne peut manquer de rien, une fois que les greniers publics sont remplis. Car la fortune de l’État n’est jamais injustement distribuée en ce pays ; l’on n’y voit ni pauvre ni mendiant, et quoique personne n’ait rien à soi, cependant tout le monde est riche. Est‑il, en effet, de plus belle richesse que de vivre joyeux et tranquille, sans inquiétude ni souci ? Est‑il un sort plus heureux que celui de ne pas trembler pour son existence, de ne pas être fatigué des demandes et des plaintes continuelles d’une épouse, de ne pas craindre la pauvreté pour son fils, de ne pas s’inquiéter de la dot de sa fille ; mais d’être sûr et certain de l’existence et du bien‑être pour soi et pour tous les siens, femme, enfants, petits‑enfants, arrière‑petits‑enfants, jusqu’à la plus longue postérité dont un noble puisse s’enorgueillir ? […]
La république utopienne garantit ces avantages à ceux qui, invalides aujourd’hui, ont travaillé autrefois, aussi bien qu’aux citoyens actifs capables de travailler encore.
Je voudrais que quelqu’un ici osât comparer avec cette justice la justice des autres nations. Pour moi, que je meure, si je vois chez les autres nations la moindre trace d’équité et de justice.
Est‑il juste qu’un noble, un orfèvre, un usurier, un homme qui ne produit rien, ou qui ne produit que des objets de luxe inutiles à l’état, est‑il juste que ceux‑là mènent une vie délicate et splendide au sein de l’oisiveté ou d’occupations frivoles ? tandis que le manœuvre, le charretier, l’artisan, le laboureur, vivent dans une noire misère, se procurant à peine la plus chétive nourriture. Ces derniers, cependant, sont attachés à un travail si long et si pénible, que les bêtes de somme le supporteraient à peine, si nécessaire que pas une seule société ne pourrait subsister un an sans lui. En vérité, la condition d’une bête de somme paraît mille fois préférable ; celle‑ci travaille moins longtemps, sa nourriture n’est guère plus mauvaise, elle est même plus conforme à ses goûts. Et puis l’animal ne craint pas l’avenir.
Mais l’ouvrier, quelle est sa destinée ? Un travail infructueux, stérile, l’écrase présentement, et l’attente d’une vieillesse misérable le tue ; car son salaire journalier ne suffit pas à tous ses besoins du jour ; comment donc pourrait‑il augmenter sa fortune et mettre chaque jour de côté un peu de superflu pour les besoins de la vieillesse ?
De la religion des Utopiens, L’Utopie, Livre II, titre 8, 1516, traduit du latin par Victor Stouvenel.
Thomas More (1478-1535). Saint catholique, juriste, historien, philosophe, humaniste, théologien et homme politique anglais. Grand ami d’Érasme, érudit, philanthrope, il participe pleinement au renouveau de la pensée qui caractérise cette époque, ainsi qu’à l’humanisme, dont il est l’un des représentants anglais. Nommé « ambassadeur extraordinaire », puis « chancelier du roi » par Henri VIII, il désapprouve le divorce du roi et refuse de cautionner le schisme avec Rome : il démissionne de sa charge en 1532. Devant la persistance de son attitude, il est emprisonné, puis décapité comme « traître ». Béatifié le 29 décembre 1886 par Léon XIII, Thomas More est canonisé — saint Thomas More — le 19 mai 1935 par le pape Pie XI. (Wikipedia)
