Auteur : Sully Prudhomme

  • Sully Prudhomme : Les Danaïdes (1866)

    Toutes, portant l'amphore, une main sur la hanche,
    Théano, Callidie, Amymone, Agavé,
    Esclaves d'un labeur sans cesse inachevé,
    Courent du puits à l'urne où l'eau vaine s'épanche.
    
    Hélas ! le grès rugueux meurtrit l'épaule blanche,
    Et le bras faible est las du fardeau soulevé :
    « Monstre, que nous avons nuit et jour abreuvé,
    Ô gouffre, que nous veut ta soif que rien n'étanche ? »
    
    Elles tombent, le vide épouvante leurs cœurs ;
    Mais la plus jeune alors, moins triste que ses sœurs,
    Chante, et leur rend la force et la persévérance.
    
    Tels sont l'œuvre et le sort de nos illusions :
    Elles tombent toujours, et la jeune Espérance
    Leur dit toujours : « Mes sœurs, si nous recommencions ! »

    Les Épreuves, éditions Alphonse Lemerre, 1866
    source du texte : Tanguy Logé, Pages oubliées, sur fb

    René Armand François Prudhomme, dit Sully Prudhomme (orthographié également parfois Sully-Prudhomme), poète français, premier lauréat du prix Nobel de littérature, en 1901

  • Sully Prudhomme : Le vase brisé

    Le vase où meurt cette verveine
    D’un coup d’éventail fut fêlé ;
    Le coup dut effleurer à peine :
    Aucun bruit ne l’a révélé.

    Mais la légère meurtrissure,
    Mordant le cristal chaque jour,
    D’une marche invisible et sûre
    En a fait lentement le tour.

    Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
    Le suc des fleurs s’est épuisé ;
    Personne encore ne s’en doute ;
    N’y touchez pas, il est brisé.

    Souvent aussi la main qu’on aime,
    Effleurant le coeur, le meurtrit ;
    Puis le coeur se fend de lui-même,
    La fleur de son amour périt ;

    Toujours intact aux yeux du monde,
    Il sent croître et pleurer tout bas
    Sa blessure fine et profonde ;
    Il est brisé, n’y touchez pas.

    René-François Sully-Prudhomme. Le poème préféré de ma mère comme de beaucoup de jeunes filles de l’après-guerre…