À Alejo Carpentier
Augmente monte et monte encore
Au ciel de mes passions
Bien plus haut que le vaisseau
Cosmique de l’enfance, bien plus haut
Que plane en moi l’aigle
De l’éternelle douleur,
Monte et monte et monte dans la rose
Des vents tristes de mon passé !
Petite lampe aux ailes noires
Noir escalier de mon chagrin
Mon envie sans ailes
Mon envie haïtienne
Mon envie–tortue mon envie–serpent
Mon envie qui rentre et qui grimpe
Ô mon envie de pleurer sur le monde !
Petite lampe–alouette de la flamme
Tu lécheras jusqu’au bout la chair
Ensanglanté de ma parole humaine.
Tu monteras toutes les marches
Qui mènent jusqu’à l’agonie du monde
Tu feras ton escalade de soie noire
Avec tous les mauvais jours de ma race
Ô mon envie de pleurer sur le monde !
Ô lampe perdue dans la foule des blancs
Lampe–tempête que la neige tua une nuit
Au fond d’un cachot du Jura
Milliers de petites lampes que la neige
Tue encore chaque soir
Au cœur jurassien du monde
Petite lampe sans mémoire au bout de la tristesse de mon âme,
Immense escalier de mon jardin d’enfant
Ô monte avec ma rage de voir
Que rien n’a vraiment changé sous le ciel
Monte avec mes mélodies et mes os
Qui se sont brisés sur un rocher perdu de la lune
Monte les marches haïtiennes de ma peine
Monte les marches planétaires de ma peine
Monte hirondelle aux cieux ovariens de mon long passé d’esclave
Monte avec mes légendes couvertes de neige
Monte comme un rendez-vous dans mes pas
Avec la volonté de toute la terre en marche dans l’espace humain
Traduit du grand large, Seghers, 1952
