Auteur : René Depestre

  • René Depestre : Histoire d’une petite lampe (1952)

    À Alejo Carpentier

    Augmente monte et monte encore
    Au ciel de mes passions
    Bien plus haut que le vaisseau
    Cosmique de l’enfance, bien plus haut
    Que plane en moi l’aigle
    De l’éternelle douleur,
    Monte et monte et monte dans la rose
    Des vents tristes de mon passé !
    Petite lampe aux ailes noires
    Noir escalier de mon chagrin
    Mon envie sans ailes
    Mon envie haïtienne
    Mon envie–tortue mon envie–serpent
    Mon envie qui rentre et qui grimpe
    Ô mon envie de pleurer sur le monde !
    Petite lampe–alouette de la flamme
    Tu lécheras jusqu’au bout la chair
    Ensanglanté de ma parole humaine.
    Tu monteras toutes les marches
    Qui mènent jusqu’à l’agonie du monde
    Tu feras ton escalade de soie noire
    Avec tous les mauvais jours de ma race
    Ô mon envie de pleurer sur le monde !
    Ô lampe perdue dans la foule des blancs
    Lampe–tempête que la neige tua une nuit
    Au fond d’un cachot du Jura
    Milliers de petites lampes que la neige
    Tue encore chaque soir
    Au cœur jurassien du monde
    Petite lampe sans mémoire au bout de la tristesse de mon âme,
    Immense escalier de mon jardin d’enfant
    Ô monte avec ma rage de voir
    Que rien n’a vraiment changé sous le ciel
    Monte avec mes mélodies et mes os
    Qui se sont brisés sur un rocher perdu de la lune
    Monte les marches haïtiennes de ma peine
    Monte les marches planétaires de ma peine
    Monte hirondelle aux cieux ovariens de mon long passé d’esclave
    Monte avec mes légendes couvertes de neige
    Monte comme un rendez-vous dans mes pas
    Avec la volonté de toute la terre en marche dans l’espace humain

    Traduit du grand large, Seghers, 1952