Auteur : Octavio Paz

  • Octavio Paz : Source

    Parle laisse tomber une parole
    Bonjour j’ai dormi tout l’hiver et maintenant je me réveille
    Parle
    Une pirogue glisse vers la lumière
    Une parole légère avance à pleines voiles
    Le jour a la forme d’un fleuve
    Sur ses rives brillent les plumes de tes chants
    Douceur de l’eau dans l’herbe endormie
    Eau claire voyelles à boire
    Voyelles parures du front des chevilles
    Parle
    Touche la cime d’un silence heureux
    Et puis ouvre les ailes parle sans cesse
    Un visage oublié passe
    Tu passes toi-même allure de vent dans un champ de maïs
    L’enfance avec ses flèches son idole son figuier
    Romps les amarres passe avec la tour et le jardin
    Passent futur et passé
    L’heure déjà morte et l’heure à tuer
    Passent des éclairs qui portent dans leur bec des morceaux de temps encore vivant
    Volées de comètes qui se perdent dans mon front
    Parle
    Mouille les lèvres dans la pierre fendue qui jaillit inépuisable
    Plonge tes bras blancs dans l’eau féconde en prophéties imminentes

    Le Tournesol in Condition de nuage (1939-1955) in Liberté sur Parole, nrf/Poésie/Gallimard, 2014.
    Mexicain (1914-1998). Prix Nobel de littérature en 1990.

  • Octavio Paz : Pierre de Soleil (1957) – extraits


    je vais par ton corps comme par le monde,
    ton ventre est une place ensoleillée,
    tes seins deux églises où le sang
    célèbre ses mystères parallèles,
    mes regards te couvrent comme de lierre,
    tu es une ville que la mer assiège,
    une muraille que la lumière divise
    en deux moitiés couleur de pêche,
    un lieu de sel, de rocs et d’oiseaux
    sous la loi de midi recueilli,

    vêtue de la couleur de mes désirs
    comme ma pensée tu vas nue,
    je vais par tes yeux comme dans l’eau,
    les tigres boivent du rêve à ces yeux,
    le colibri se brûle à ces flammes,
    je vais par ton front comme par la lune,
    comme le nuage par ta pensée,
    je vais suivant ton ventre comme dans tes rêves,

    ta jupe de maïs ondule et chante,
    ta jupe de cristal, ta jupe d’eau,
    tes lèvres, tes cheveux, tes regards,
    tu es pluie toute la nuit, tout le jour
    tu ouvres ma poitrine avec tes doigts d’eau,
    tu fermes mes yeux avec ta bouche d’eau,
    sur mes os tu fais la pluie, dans ma poitrine
    un arbre liquide plonge ses racines d’eau,

    je vais par ta taille comme par une rivière,
    je vais par ton corps comme dans un bois,
    comme dans la montagne, sur un sentier
    qui aboutit soudain à un abîme,
    e vais par tes pensées effilées
    et à la sortie de ton front blanc
    mon ombre précipitée se brise,
    je recueille mes fragments un à un
    et je continue sans corps, je cherche à tâtons,

    Pierre de Soleil (1957) (extraits) in Liberté sur parole, nrf/Poésie/Gallimard, 2014.
    Mexicain (1914-1998). Prix Nobel de littérature en 1990.

  • Octavio Paz : Sur sa tige de chaleur (1955)

    Sur sa tige de chaleur se balance
    La saison indécise
    Là-bas
    Un grand désir de voyage agite
    Les entrailles glacées du lac
    Des reflets chassent là-haut
    La rive offre des gants de mousse à ta blancheur
    La lumière boit la lumière dans ta bouche
    Ton corps s’ouvre comme un regard
    Comme une fleur au soleil d’un regard
    Tu t’ouvres
    Beauté sans appui
    Un clignement
    Tout se précipite dans un œil sans fond
    Un clignement
    Tout reparaît dans le même œil
    Le monde brille
    Tu resplendis à la limite de l’eau et de la lumière
    Tu es le beau masque du jour.

    Le Tournesol in Condition de nuage (1939-1955) in Liberté sur Parole, nrf/Poésie/Gallimard, 2014.
    Mexicain (1914-1998). Prix Nobel de littérature en 1990.

  • Octavio Paz : Un jour se perd (1939)

    Un jour se perd
    Dans le ciel fait en hâte
    La lumière ne laisse pas de trace dans la neige
    Un jour se perd
    Ouvrir et fermer des portes
    La graine du soleil s’ouvre sans bruit
    Un jour commence
    La brume gravit la colline
    Un homme descend la rivière
    Ils se rencontrent dans tes yeux
    Tu te perds dans le jour
    Chantant dans le feuillage de la lumière
    Des cloches sonnent au loin
    Chaque appel est une vague
    Chaque vague ensevelit à jamais
    Un geste une parole la lumière contre le nuage
    Tu ris et te peignes distraite
    Un jour commence à tes pieds
    Chevelure main blancheur ne sont pas les noms
    De ces cheveux de cette main et de cette blancheur
    Ce qui est visible et palpable dehors
    Ce qui est intérieur et sans nom
    A tâtons se cherchent en nous
    Suivent la marche du langage
    Passent le pont que leur tend cette image
    Comme la lumière entre les doigts ils glissent
    Comme toi-même entre mes mains
    Comme ta main avec mes mains ils s’entrelacent
    Un jour commence en mes paroles
    Lumière qui mûrit jusqu’à devenir chair
    Ombre de ton corps lumière de ton ombre
    Maille de chaleur peau de ta lumière
    Un jour commence dans ta bouche.

    Le Tournesol in Condition de nuage (1939-1955) in Liberté sur Parole, nrf/Poésie/Gallimard, 2014.
    Mexicain (1914-1998). Prix Nobel de littérature en 1990.