Auteur : Pablo Neruda

  • Pablo Neruda : Entrada à a la madera / Entrée dans le bois (1935)

    Con mi razón apenas, con mis dedos,
    con lentas aguas lentas inundadas,
    caigo al imperio de los nomeolvides,
    a una tenaz atmósfera de luto,
    a una olvidada sala decaída,
    a un racimo de tréboles amargos.

    Caigo en la sombra, en medio
    de destruidas cosas,
    y miro arañas, y apaciento bosques
    de secretas maderas inconclusas,
    y ando entre húmedas fibras arrancadas
    al vivo ser de substancia y silencio.

    Dulce materia, oh rosa de alas secas,
    en mi hundimiento tus pétalos subo
    con pies pesados de roja fatiga,
    y en tu catedral dura me arrodillo
    golpeándome los labios con un ángel.

    Es que soy yo ante tu color de mundo,
    ante tus pálidas espadas muertas,
    ante tus corazones reunidos,
    ante tu silenciosa multitud.

    Soy yo ante tu ola de olores muriendo,
    envueltos en otoño y resistencia:
    soy yo emprendiendo un viaje funerario
    entre tus cicatrices amarillas:
    soy yo con mis lamentos sin origen,
    sin alimentos, desvelado, solo,
    entrando oscurecidos corredores,
    llegando a tu materia misteriosa.

    Veo moverse tus corrientes secas,
    veo crecer manos interrumpidas,
    oigo tus vegetales oceánicos
    crujir de noche y furia sacudidos,
    y siento morir hojas hacia adentro,
    incorporando materiales verdes
    a tu inmovilidad desamparada.

    Poros, vetas, círculos de dulzura,
    peso, temperatura silenciosa,
    flechas pegadas a tu alma caída,
    seres dormidos en tu boca espesa,
    polvo de dulce pulpa consumida,
    ceniza llena de apagadas almas,
    venid a mi, a mi sueño sin medida,
    caed en mi alcoba en que la noche cae
    y cae sin cesar como agua rota,
    y a vuestra vida, a vuestra muerte asidme,
    a vuestros materiales sometidos,
    a vuestras muertas palomas neutrales,
    y hagamos fuego, y silencio, y sonido,
    y ardamos, y callemos, y campanas.

    Avec ma seule raison, avec mes doigts,
    avec de lentes eaux lentes inondées,
    je tombe au royaume des myosotis,
    à une tenace atmosphère de deuil,
    à une salle oubliée, déchue,
    à une grappe de trèfles amers.

    Je tombe dans l’ombre, au milieu
    de choses détruites,
    et je regarde des araignées, et je broute des forêts
    de bois secret, secret,
    et je marche parmi des fibres mouillées
    vécues par le cœur vivant de la sève et du silence.

    Matière douce, ô rose de branches sèches,
    dans mes larmes je m’enfonce dans ton sol
    avec des pieds lourds d’une rouge fatigue,
    et dans ta cathédrale dure je m’agenouille
    en me frappant les lèvres avec un ange.

    C’est que c’est moi devant ta couleur de monde,
    devant tes pâles épées mortes,
    devant tes cœurs réunis,
    devant ta silencieuse multitude.

    C’est moi entreprenant un voyage funéraire
    parmi tes cicatrices jaunes :
    c’est moi avec mes lamentos sans origine,
    sans aliments, éveillé, seul,
    entrant dans des couloirs obscurcis,
    arrivant à ta matière mystérieuse.

    Je vois se mouvoir tes courants secs,
    je vois grandir des mains interrompues,
    j’entends tes végétaux océaniques
    crisser de nuit et de fureur secoués,
    et je sens mourir des feuilles vers l’intérieur,
    incorporant des matières vertes
    à ton immobilité désemparée.

    Pores, veines, cercles de douceur,
    poids, température silencieuse,
    flèches collées à ton âme déchue,
    êtres endormis dans ta bouche épaisse,
    poussière de douce moelle consumée,
    cendre pleine d’âmes éteintes,
    venez à moi, à mon rêve démesuré,
    tombez dans mon alcôve où la nuit tombe
    et tombe sans cesse comme une eau brisée,
    et à votre vie, à votre mort agrippez-moi,
    à vos matériaux soumis, à vos inutiles colombes mortes,
    et faisons feu, et silence, et son,
    et flambons, et silence, et carillon.

    (1904-1973). Residencia en la Tierra. Ediciones del Árbo, 1935
    Traduction de Guy Suarès (sauf pour le mot « crujir » remplacé par Luc Fayard par le mot « crisser »)

  • Pablo Neruda : Je ne t'aime pas telle une rose de sel

    No te amo como si fueras rosa de sal, topacio
    o flecha de claveles que propagan el fuego :
    te amo como se aman ciertas cosas oscuras,
    secretamente, entre la sombra y el alma.

    Je ne t’aime pas telle une rose de sel, topaze, oeillets en flèche et propageant le feu :
    comme on aime de certaines choses obscures,
    c’est entre l’ombre et l’âme, en secret, que je t’aime.

    (suite…)
  • Pablo Neruda : La canción desesperada / Une chanson désespérée

    Emerge tu recuerdo de la noche en que estoy.
    El río anuda al mar su lamento obstinado.

    Abandonado como los muelles en el alba.
    Es la hora de partir, oh abandonado!

    Sobre mi corazón llueven frías corolas.
    Oh sentina de escombros, feroz cueva de náufragos!

    En ti se acumularon las guerras y los vuelos.
    De ti alzaron las alas los pájaros del canto.

    Todo te lo tragaste, como la lejanía.
    Como el mar, como el tiempo. Todo en ti fue naufragio!

    Era la alegre hora del asalto y el beso.
    La hora del estupor que ardía como un faro.

    Ansiedad de piloto, furia de buzo ciego,
    turbia embriaguez de amor, todo en ti fue naufragio!

    En la infancia de niebla mi alma alada y herida.
    Descubridor perdido, todo en ti fue naufragio!

    Te ceñiste al dolor, te agarraste al deseo.
    Te tumbó la tristeza, todo en ti fue naufragio!

    Hice retroceder la muralla de sombra,
    anduve más allá del deseo y del acto.

    Oh carne, carne mía, mujer que amé y perdí,
    a ti en esta hora húmeda, evoco y hago canto.

    Como un vaso albergaste la infinita ternura,
    y el infinito olvido te trizó como a un vaso.

    Era la negra, negra soledad de las islas,
    y allí, mujer de amor, me acogieron tus brazos.

    Era la sed y el hambre, y tú fuiste la fruta.
    Era el duelo y las ruinas, y tú fuiste el milagro.

    Ah mujer, no sé cómo pudiste contenerme
    en la tierra de tu alma, y en la cruz de tus brazos!

    Mi deseo de ti fue el más terrible y corto,
    el más revuelto y ebrio, el más tirante y ávido.

    Cementerio de besos, aún hay fuego en tus tumbas,
    aún los racimos arden picoteados de pájaros.

    Oh la boca mordida, oh los besados miembros,
    oh los hambrientos dientes, oh los cuerpos trenzados.

    Oh la cópula loca de esperanza y esfuerzo
    en que nos anudamos y nos desesperamos.

    Y la ternura, leve como el agua y la harina.
    Y la palabra apenas comenzada en los labios.

    Ese fue mi destino y en él viajó mi anhelo,
    y en él cayó mi anhelo, todo en ti fue naufragio!

    Oh, sentina de escombros, en ti todo caía,
    qué dolor no exprimiste, qué olas no te ahogaron!

    De tumbo en tumbo aún llameaste y cantaste.
    De pie como un marino en la proa de un barco.

    Aún floreciste en cantos, aún rompiste en corrientes.
    Oh sentina de escombros, pozo abierto y amargo.

    Pálido buzo ciego, desventurado hondero,
    descubridor perdido, todo en ti fue naufragio!

    Es la hora de partir, la dura y fría hora
    que la noche sujeta a todo horario.

    El cinturón ruidoso del mar ciñe la costa.
    Surgen frías estrellas, emigran negros pájaros.

    Abandonado como los muelles en el alba.
    Sólo la sombra trémula se retuerce en mis manos.

    Ah más allá de todo. Ah más allá de todo.

    Es la hora de partir. Oh abandonado!
    ————————-

    Ton souvenir surgit de la nuit où je suis.
    La rivière à la mer noue sa plainte obstinée.

    Abandonné comme les quais dans le matin.
    C’est l’heure de partir, ô toi l’abandonné!

    Des corolles tombant, pluie froide sur mon coeur.
    Ô sentine de décombres, grotte féroce au naufragé!

    En toi se sont accumulés avec les guerres les envols.
    Les oiseaux de mon chant de toi prirent essor.

    Tu as tout englouti, comme fait le lointain.
    Comme la mer, comme le temps. Et tout en toi fut un naufrage!

    De l’assaut, du baiser c’était l’heure joyeuse.
    lueur de la stupeur qui brûlait comme un phare.

    Anxiété de pilote et furie de plongeur aveugle,
    trouble ivresse d’amour, tout en toi fut naufrage!

    Mon âme ailée, blessée, dans l’enfance de brume.
    Explorateur perdu, tout en toi fut naufrage!

    Tu enlaças la douleur, tu t’accrochas au désir.
    La tristesse te renversa et tout en toi fut un naufrage!

    Mais j’ai fait reculer la muraille de l’ombre,
    j’ai marché au-delà du désir et de l’acte.

    Ô ma chair, chair de la femme aimée, de la femme perdue,
    je t’évoque et je fais de toi un chant à l’heure humide.

    Tu reçus l’infinie tendresse comme un vase,
    et l’oubli infini te brisa comme un vase.

    Dans la noire, la noire solitude des îles,
    c’est là, femme d’amour, que tes bras m’accueillirent.

    C’était la soif, la faim, et toi tu fus le fruit.
    C’était le deuil, les ruines et tu fus le miracle.

    Femme, femme, comment as-tu pu m’enfermer
    dans la croix de tes bras, la terre de ton âme.

    Mon désir de toi fut le plus terrible et le plus court,
    le plus désordonné, ivre, tendu, avide.

    Cimetière de baisers, dans tes tombes survit le feu,
    et becquetée d’oiseaux la grappe brûle encore.

    Ô la bouche mordue, ô les membres baisés,
    ô les dents affamées, ô les corps enlacés.

    Furieux accouplement de l’espoir et l’effort
    qui nous noua tous deux et nous désespéra.

    La tendresse, son eau, sa farine légère.
    Et le mot commencé à peine sur les lèvres.

    Ce fut là le destin où allait mon désir,
    où mon désir tomba, tout en toi fut naufrage!

    Ô sentine de décombres, tout est retombé sur toi,
    toute la douleur tu l’as dite et toute la douleur t’étouffe.

    De tombe en tombe encore tu brûlas et chantas.
    Debout comme un marin à la proue d’un navire.

    Et tu as fleuri dans des chants, tu t’es brisé dans des courants.
    Ô sentine de décombres, puits ouvert de l’amertume.

    Plongeur aveugle et pâle, infortuné frondeur,
    explorateur perdu, tout en toi fut naufrage!

    C’est l’heure de partir, c’est l’heure dure et froide
    que la nuit toujours fixe à la suite des heures.

    La mer fait aux rochers sa ceinture de bruit.
    Froide l’étoile monte et noir l’oiseau émigre.

    Abandonné comme les quais dans le matin.
    Et seule dans mes mains se tord l’ombre tremblante.

    Oui, bien plus loin que tout. Combien plus loin que tout.

    C’est l’heure de partir. Ô toi l’abandonné.

    La canción desesperada / Une chanson désespérée. 1924