Le père et la fille se regardent puis arrêtent, gestes et expressions se figent. La mère, malade, se balance dans son fauteuil entre eux deux. Il y a des piles de vieux journaux dans cette pièce. Y revenir pour tous les lire serait comme cette souffrance particulière – la tragédie devient banale dès lors qu’elle est énoncée – alors personne ne lit. Dialoguer ne sert plus à rien. Les égouts suintent dans les rues la nuit et les vers luisants y palpitent vertement. Côté cour : un sofa miteux de style colonial. Côté jardin : la télévision qui clignote. Les personnages vieillissent au cours de ces indications. C’est le Midwest. En amont de la route les mêmes vaches se tiennent vache contre vache infiniment dans la ferme laitière. Aucun bruit. Aucun mouvement en dehors des trayeuses en inox. Les vaches sont estropiées à force de rester debout et année après année pourtant elles font malgré elles gicler leur lait et leur mercure dans les machines aveugles et aspirantes. L’excès forme des flaques autour d’elles, tourne et ramollit leurs sabots inutiles. Et regarde, la fine poussière de la Voie lactée leur tombe sur le dos. C’est le Midwest. La rivière en amont de la route se gorge de poissons-chats cyclopes et de saumons auxquels il pousse des tumeurs dans l’obscurité froide et chimique. Le père et la fille se regardent. La mère, malade, se demande pourquoi ils se font tant de mal depuis tout ce temps. Peut-être même qu’à cela elle préfèrerait la mort. Dialoguer ne sert plus à rien, plus aucune raison, même, de lever le rideau sur cette scène.
Espace, entre les mailles. Gallimard, 2014
Laura Kasischje, écrivaine et poétesse américaine, née en 1961
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