Auteur : Jorge-Luis Borges

  • Jorge-Luis Borges : Histoire de la nuit (1977)

    Tout au long de leurs généraions
    les hommes ont érigé la nuit.
    C’était d’abord cécité et sommeil,
    épines qui lacèrent le pied nu
    et peur des loups.
    Jamais nous ne saurons qui a forgé le mot
    pour l’intervalle d’ombre
    qui sépare les deux crépuscules;
    jamais nous ne saurons en quel siècle il fut le signe
    de l’espace des étoiles.
    D’autres ont engendré le mythe.
    La nuit devint la mère des Parques tranquilles
    qui tissent le destin
    et on lui sacrifiait des brebis noires
    et le coq qui présage sa fin.
    Douze maisons lui donnèrent les Chaldéens;
    des mondes infinis, le Portique.
    Des hexamètres latins le modelèrent
    et la terreur de Pascal.
    Luis de León¹ vit en elle la patrie
    de son âme frémissante.
    Aujourd’hui nous la sentons inépuisable,
    comme un vin très ancien
    et nul ne peut la contempler sans vertige
    et le temps l’a chargée d’éternité.

    Et penser qu’elle n’existerait pas
    sans ces instruments ténus, les yeux.

    1. Allusion à la «Nuit sereine », célèbre poème de Luis de León (1528-1591),poète, humaniste et moine augustin qui fut l’un des grands écrivains de la renaissance espagnole.

    Historia de la noche, 1977. In La Proximité de la Mer, nrf/Gallimard, 2010

  • Jorge-Luis Borges : Tankas (1986)

    1
    En haut sur la cime
    Le jardin entier est lune,
    Lune d’or.
    Plus précieux le frôlement
    De ta bouche dans l’ombre.

    2
    La voix de l’oiseau
    Que la pénombre recouvre
    On ne l’entend plus.
    Tu marches dans ton jardin
    Quelque chose, oui, te manque.

    3
    La coupe d’un autre,
    L’épée qui fut une épée
    Dans une autre main,
    La lune de cette rue,
    Dis-moi, n’est-ce pas assez?

    4
    Il est sous la lune
    Le tigre fait d’or et d’ombre
    Il fixe ses griffes
    Il ne sait pas qu’au matin
    Elles ont tué un homme.

    5
    Triste cette pluie
    Qui sur le marbre s’égoutte,
    Triste d’être terre.
    Triste, n’être pas les jours
    De l’homme, le rêve, l’aube.

    6
    N’être pas tombé
    Comme d’autres de ma race,
    Au champ de bataille.
    Être dans la vaine nuit
    Seul à compter les syllabes.

    Les Conjurés,1986 in La Proximité de la Mer, nrf/Gallimard, 2010

    NDLR : le tanka ou chant court est un poème japonais traditionnel né avant le haïku (vers 600 ap. J.-C.) , basé sur le rythme 5-7-5-7-7 qui en japonais ne sont pas des syllabes mais des sons, plus précisément des « mores » qui sont des unités de temps. Un tanka en japonais est lu sur un rythme de 8 mesures par vers: 5 mores puis un silence de 3 temps, 7 mores puis 1 silence de 1 temps etc. La traduction française du texte espagnol (Argentine) de Jacques Ancet essaie de s’approcher le plus possible de cette rythmique, sans y parvenir totalement.

  • Jorge-Luis Borges

    Le fait est que chaque écrivain crée ses précurseurs. Son apport modifie notre conception du passé aussi bien que du futur.… – Kafka et ses précurseurs – Œuvres complètes I, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2010

  • Jorge-Luis Borges : La classification des animaux

    Ces catégories ambiguës, superfétatoires, déficientes rappellent celles que le docteur Franz Kuhn attribue à certaine encyclopédie chinoise intitulée Le marché céleste des connaissances bénévoles. Dans les pages lointaines de ce livre, il est écrit que les animaux se divisent en a) appartenant à l’Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s’agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un très fin pinceau de poils de chameau, l) et caetera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches.

    Jorge Luis Borges, « La langue analytique de John Wilkins », in: Autres inquisitions, 1952.
    Traduction Paul Bénichou, Sylvia Bénichou-Roubaud, Jean-Pierre Bernès et Roger Caillois, 1957.
    Paris, Gallimard, La Pléiade, Oeuvres complètes, I, p. 749.