Tout au long de leurs généraions
les hommes ont érigé la nuit.
C’était d’abord cécité et sommeil,
épines qui lacèrent le pied nu
et peur des loups.
Jamais nous ne saurons qui a forgé le mot
pour l’intervalle d’ombre
qui sépare les deux crépuscules;
jamais nous ne saurons en quel siècle il fut le signe
de l’espace des étoiles.
D’autres ont engendré le mythe.
La nuit devint la mère des Parques tranquilles
qui tissent le destin
et on lui sacrifiait des brebis noires
et le coq qui présage sa fin.
Douze maisons lui donnèrent les Chaldéens;
des mondes infinis, le Portique.
Des hexamètres latins le modelèrent
et la terreur de Pascal.
Luis de León¹ vit en elle la patrie
de son âme frémissante.
Aujourd’hui nous la sentons inépuisable,
comme un vin très ancien
et nul ne peut la contempler sans vertige
et le temps l’a chargée d’éternité.
Et penser qu’elle n’existerait pas
sans ces instruments ténus, les yeux.
1. Allusion à la «Nuit sereine », célèbre poème de Luis de León (1528-1591),poète, humaniste et moine augustin qui fut l’un des grands écrivains de la renaissance espagnole.
Historia de la noche, 1977. In La Proximité de la Mer, nrf/Gallimard, 2010
