Auteur : Philippe Jaccottet

  • Philippe Jaccottet : À la lumière d’hiver (extraits)

    Une étrangère s'est glissée dans mes paroles,
    beau masque de dentelle avec, entre les mailles,
    deux perles, plusieurs perles, larmes ou regards.
    De la maison des rêves sans doute sortie,
    elle m'a effleuré de sa robe en passant
    ou si cette soie noire était déjà sa peau, sa chevelure ? -
    et déjà je la suis, parce que faible
    et presque vieux, comme on poursuit un souvenir ;
    mais je ne la rejoindrai pas plus que les autres
    qu'on attend à la porte de la cour ou de la loge
    dont le jour trop tôt revenu tourne la clé…
    Je pense que je n'aurais pas dû la laisser
    apparaître dans mon cœur ; mais n'est-il pas permis
    de lui faire un peu de place, qu'elle approche
    on ne sait pas son nom, mais on boit son parfum,
    son haleine et, si elle parle, son murmure-
    et qu'à jamais inapprochée, elle s'éloigne
    et passe, tant qu'éclairent encore les lanternes de papier de l'acacia ?
    Laissez-moi la laisser passer, l'avoir vue encore une fois,
    puis je la quitterai sans qu'elle m'ait même aperçu,
    je monterai les quelques marches fatiguées
    et, rallumant la lampe, reprendrai la page
    avec des mots plus pauvres et plus justes, si je puis.

    Chants d'en bas. À la lumière d'hiver. nrf/Poésie/Gallimard, 1977
    source :
  • Philippe Jaccottet : L’Ignorant (1957)

    Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,
    plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne.
    Tout ce que j’ai, c’est un espace tour à tour
    enneigé ou brillant, mais jamais habité.
    Où est le donateur, le guide, le gardien?
    Je me tiens dans ma chambre et d’abord je me tais
    (le silence entre en serviteur mettre un peu d’ordre),
    et j’attends qu’un à un les mensonges s’écartent :
    que reste-t-il? que reste-t-il à ce mourant
    qui l’empêche si bien de mourir?
    Quelle force
    le fait encor parler entre ses quatre murs?
    Pourrais-je le savoir, moi l’ignare et l’inquiet?
    Mais je l’entends vraiment qui parle, et sa parole
    pénètre avec le jour, encore que bien vague :
    « Comme le feu, l’amour n’établit sa clarté
    que sur la faute et la beauté des bois en cendres… ».

    (1925-2021). L’Ignorant. Gallimard, 1957

  • Philippe Jaccottet : Toute fleur n’est que la nuit

    Toute fleur n’est que la nuit
    qui feint de s’être rapprochée

    Mais là d’où son parfum s’élève
    je ne puis espérer enrer
    c’est pourquoi tant il me trouble
    et me fait longtemps veiller
    devant cette porte fermée

    Toute couleur, toute vie
    naît d’où le regard s’arrête


    Ce monde n’est que la crête
    d’un invisible incendie

    Philippe Jaccottet. Airs. Oiseaux, fleurs et fruits. Poésie 1946-1967