Auteur : Félix Fénéon

  • Quand Félix Fénéon brossait le portrait de Paul Verlaine -Œuvres, 1948

    Paul Verlaine, par Eugène Carrière
    Un homme en train d'écrire, penché sur une table couverte de papiers, avec une lampe verte à côté de lui.
    Félix Vallotton – Félix Fénéon à La Revue Blanche (1896) – (détail)

    Je suis un fan de Félix Fénéon (1861-1944), journaliste, critique d’art et anarchiste. Son portrait par Félix Vallotton de petit barbichu studieux travaillant à la Revue Blanche est célèbre. Il est surtout connu pour ses « Nouvelles en trois lignes : 1 210 articles de faits divers qu’il publia (anonymement, selon la manie du journal) dans cette rubrique éponyme du Matin de Paris, de mai à novembre 1906.

    Son apport en tant que critique d’art est également connu car il eut de belles prémonitions et fut surtout un défenseur visionnaire du néo-impressionnisme (terme inventé par lui), ardent partisan de Georges Seurat et de Paul Signac.

    Mais il écrivit aussi de nombreux textes de critiques d’art et des petits essais en tout genre , dont des galeries de portraits à la Saint-Simon, qui sont moins connus, parce que surtout publiés dans les journaux de l’époque. Tout cela est quand même regroupé dans un seul ouvrage publié par Gallimard (NRF) en 1948 : « Œuvres » dont j’ai la chance d’avoir depuis quelques jours un exemplaire entre les mains. Je le déguste! Car la langue et l’oeil de Fénéon sont magnifiquement goûteux et ciselés. Il croque les détails, éreinte en deux mots, invente le vocabulaire (« fleureter » pour flirter, c’est lui, bizarre que cela n’ait pas pris). Il est pour moi une des plus belles langues françaises, concise, pleine d’allant et d’innovations.

    Couverture du livre 'Oeuvres' de Félix Fénéon avec une introduction de Jean Paulhan, publié par Gallimard.
    Livre « Œuvres » de Félix Fénéon, Gallimard (nrf)- 1948

    Voici pour vous en convaincre son portrait de Verlaine, qu’il dut croiser dans quelque bar louche de Montmartre fréquenté par artistes, écrivains et autres dégaines peu recommandables. Verlaine qu’il soutint et dont il publia des textes dans La Revue Indépendante.

    Dès ses débuts, la fatalité de son nom l’entraîna vers les Rimbaud; de là des mésaventures conjugales et judiciaires auxquelles nous initient sa prose et ses poèmes. Malaxe, selon des formules complexes, la matoiserie, le fumisme et la candeur; sur cette mixture nage l’indécision de parfums tendres et nostalgiques, que dominent, par coups, de rudes relents de sang : Mendès feint de ne rien sentir; de Banville joue la bénévolence; de Lisle fronce une dédaigneuse narine.
    Verlaine fut maratiste, athée et communard. La vie contemplative l’a transformé : du dernier bien avec les saintes les mieux en cour, il confit dans le papisme.
    La politique le sollicite parfois : alors il déclare que ce qu’il faut admirer dans Napoléon Ier c’est le veuf.
    Sa magnifique hure de Tongouse ivre et goguenard a humé l’air de nombreuses patries, geôles, églises, tavernes et paquebots; récemment, il habitait la forêt des Ardennes, comme une Rosalinde; il gite aujourd’hui près de la place de la Roquette, sur la quelle il périra sans doute et, par là, il enfoncera définitivement François Villon.