Auteur : Félix Fénéon

  • Félix Fénéon : De M. Degas (1886)

    Critique d’art, Félix Fénéon se promenait dans les expositions et disait tout le bien qu’il pensait des nouveaux impressionnistes, dans un style inimitable. Extraits.

    Edgar Degas – Le Tub (1886) – pastel sur carton
    Edgar Degas – Femme à la bassine (1886)
    Edgar Degas – La Toilette (1884-1886)

    De M. Degas.

    Des femmes emplissent de leur accroupissement cucurbitant la coque des tubs : l’une, le menton à la poitrine, se râpe la nuque; l’autre, en une torsion qui la fait virante, le bras collé au dos, d’une éponge qui mousse se travaille les régions coccygiennes.

    Une anguleuse échine se tend; des avant-bras, dégageant des seins en virgouleuses(1), plongent verticalement entre des jambes pour mouiller une débarbouilloire dans l’eau d’un tub où des pieds trempent.

    S’abattent une chevelure sur des épaules, un buste sur des hanches, un ventre sur des cuisses, des membres sur leurs jointures, et cette maritorne (2), vue du plafond; debout sur son lit, mains plaquées aux fesses, semble une série de cylindres, renflés un peu, qui s’emboîtent.

    De front, agenouillée, les cuisses disjointes, la tête inclinée sur la flaccidité (3) du torse, une fille s’essuie.

    Et c’est dans d’obscures chambres d’hôtel meublé, dans d’étroits réduits que ces corps aux riches patines, ces corps talés (4) par les noces, les couches et les maladies, se décortiquent ou s’étirent.

    Mais voici du plein air. Une baigneuse de rivière, dans des verdures, remet sa chemise qui plane, ballonnante sur des bras s’arquant haut. Trois villageoises, bestiales et bien découplées, entrent dans une rivière et, le dos courbé, bombant l’énormité de croupes où le soleil s’écrase, ramant l’air de leurs bras simiesquement demi-tendus, s’avancent vers la grande eau, à laborieux pas; sur leurs mollets, un chien-loup halète.

    Dans l’œuvre de M. Degas — et de quel autre? – les peaux humaines vivent d’une vie expressive. Les lignes de ce cruel et sagace observateur élucident, à travers les difficultés de raccourcis follement elliptiques, la mécanique de tous les mouvements; d’un être qui bouge, elles n’enregistrent pas seulement le geste essentiel, mais ses plus minimes et lointaines répercussions myologiques (5) : d’où cette définitive unité de dessin. Art de réalisme et qui cependant ne procède pas d’une vision directe : dès qu’un être se sait observé, il perd sa naïve spontanéité de fonctionnement; M. Degas ne copie donc pas d’après nature il accumule sur un même sujet une multitude de croquis où son œuvre puisera une véracité irréfragable; jamais tableaux n’ont moins évoqué la pénible image du « modèle » qui « pose ».

    Sa couleur est d’une artificieuse et personnelle maîtrise; il l’extériorisera sur la bariolure turbulente des jockeys, sur les rubans et les lèvres des ballerines; aujourd’hui il la manifeste par des effets étouffés et comme latents, dont le prétexte est pris au roux d’une tignasse, aux plis violâtres d’un linge mouillé, au rose d’une mante pendue, aux irisations acrobatiques roulant au cirque d’une cuvette.

    Extraits de Œuvres, Les impressionnistes en 1886, 8e exposition impressionniste du 15 mai au 15 juin, rue Laffitte, 1

    (1) en poire (2) femme malpropre (3) état de ce qui est flasque (4) endommagés (5) relatifs aux muscles

  • Quand Félix Fénéon brossait le portrait de Paul Verlaine -Œuvres, 1948

    Paul Verlaine, par Eugène Carrière
    Un homme en train d'écrire, penché sur une table couverte de papiers, avec une lampe verte à côté de lui.
    Félix Vallotton – Félix Fénéon à La Revue Blanche (1896) – (détail)

    Je suis un fan de Félix Fénéon (1861-1944), journaliste, critique d’art et anarchiste. Son portrait par Félix Vallotton de petit barbichu studieux travaillant à la Revue Blanche est célèbre. Il est surtout connu pour ses « Nouvelles en trois lignes : 1 210 articles de faits divers qu’il publia (anonymement, selon la manie du journal) dans cette rubrique éponyme du Matin de Paris, de mai à novembre 1906.

    Son apport en tant que critique d’art est également connu car il eut de belles prémonitions et fut surtout un défenseur visionnaire du néo-impressionnisme (terme inventé par lui), ardent partisan de Georges Seurat et de Paul Signac.

    Mais il écrivit aussi de nombreux textes de critiques d’art et des petits essais en tout genre , dont des galeries de portraits à la Saint-Simon, qui sont moins connus, parce que surtout publiés dans les journaux de l’époque. Tout cela est quand même regroupé dans un seul ouvrage publié par Gallimard (NRF) en 1948 : « Œuvres » dont j’ai la chance d’avoir depuis quelques jours un exemplaire entre les mains. Je le déguste! Car la langue et l’oeil de Fénéon sont magnifiquement goûteux et ciselés. Il croque les détails, éreinte en deux mots, invente le vocabulaire (« fleureter » pour flirter, c’est lui, bizarre que cela n’ait pas pris). Il est pour moi une des plus belles langues françaises, concise, pleine d’allant et d’innovations.

    Couverture du livre 'Oeuvres' de Félix Fénéon avec une introduction de Jean Paulhan, publié par Gallimard.
    Livre « Œuvres » de Félix Fénéon, Gallimard (nrf)- 1948

    Voici pour vous en convaincre son portrait de Verlaine, qu’il dut croiser dans quelque bar louche de Montmartre fréquenté par artistes, écrivains et autres dégaines peu recommandables. Verlaine qu’il soutint et dont il publia des textes dans La Revue Indépendante.

    Dès ses débuts, la fatalité de son nom l’entraîna vers les Rimbaud; de là des mésaventures conjugales et judiciaires auxquelles nous initient sa prose et ses poèmes. Malaxe, selon des formules complexes, la matoiserie, le fumisme et la candeur; sur cette mixture nage l’indécision de parfums tendres et nostalgiques, que dominent, par coups, de rudes relents de sang : Mendès feint de ne rien sentir; de Banville joue la bénévolence; de Lisle fronce une dédaigneuse narine.
    Verlaine fut maratiste, athée et communard. La vie contemplative l’a transformé : du dernier bien avec les saintes les mieux en cour, il confit dans le papisme.
    La politique le sollicite parfois : alors il déclare que ce qu’il faut admirer dans Napoléon Ier c’est le veuf.
    Sa magnifique hure de Tongouse ivre et goguenard a humé l’air de nombreuses patries, geôles, églises, tavernes et paquebots; récemment, il habitait la forêt des Ardennes, comme une Rosalinde; il gite aujourd’hui près de la place de la Roquette, sur la quelle il périra sans doute et, par là, il enfoncera définitivement François Villon.