Auteur : Eugenio Montale

  • Eugenio Montale : Sonatine pour piano

    Viens ici, faisons une poésie
    qui n’ait senteur de rienet cependant tout dise,
    et soit ruisseau de sons
    grêles
    qui dans les sables se perd et meurt
    quand son murmure s’amenuise ;
    faisons une sonatine pour piano
    à la Maurice Ravel,
    petite musique incohérente
    mais sans complications,
    de toute façon crois bien
    qu’à gratter le fond point de sens ;
    faisons quelque chose d’un genre léger.
    Viens ici, point même besoin d’aller
    déranger la Nature
    avec ses graves paysages
    et les pyrotechniques astrales ;
    nous n’irons pas chercher non plus
    les grands problèmes éternels,
    l’immortalité de l’Esprit
    ou semblables casse-tête ;
    nous ne dirons que quelques phrases communales
    sans grande prétentions,
    gens désormais classés
    gens dénués de « profondeur » ;
    et si les mots viennent à manquer
    nous arracherons le fil du discours
    pour nous distraire
    par un menuet approximatif voué
    à se dissoudre en arabesques d’or,
    à se briser en grande pluie de lucioles
    et disparaître en laissant dans nos yeux
    des étoiles qui pullulent, d’obsédantes lumières.
    Puis quand s’alanguira la sonatine pour de vrai
    nous l’achèverons comme le veut la mode
    sans péroraisons hurlantes ni emphase ;
    nous l’achèverons, s’il nous semble bon,
    au moment où elle semble reprendre :
    et le public en reste les yeux ronds.
    Nous l’éteindrons comme une chandelle, d’un coup. D’un souffle.

    Derniers poèmes, Gallimard, 1988.
    Traduit de l’italien par Patrick Derval Angelini
    Eugenio Montale, poète et écrivain italien (1896–1981), Prix Nobel 1975

    source : Marie-Paule Farina sur fb