Auteur : Robert Desnos

  • Robert Desnos : La Voix

    Une voix, une voix qui vient de si loin
    Qu’elle ne fait plus tinter les oreilles,
    Une voix, comme un tambour, voilée
    Parvient pourtant, distinctement, jusqu’à nous.

    Bien qu’elle semble sortir d’un tombeau
    Elle ne parle que d’été et de printemps.
    Elle emplit le corps de joie,
    Elle allume aux lèvres le sourire.

    Je l’écoute. Ce n’est qu’une voix humaine
    Qui traverse les fracas de la vie et des batailles,
    L’écroulement du tonnerre et le murmure des bavardages.

    Et vous ? Ne l’entendez-vous pas ?
    Elle dit « La peine sera de courte durée »
    Elle dit « La belle saison est proche. »

    Ne l’entendez-vous pas ?

    Robert Desnos. Contrée (1936-1940)

  • Robert Desnos : J’ai tant rêvé de toi

    J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
    Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant et de baiser sur cette bouche la naissance de la voix qui m’est chère ?
    J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués, en étreignant ton ombre, à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas au contour de ton corps, peut-être.
    Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante et me gouverne depuis des jours et des années, je deviendrais une ombre sans doute.
    O balances sentimentales.
    J’ai tant rêvé de toi qu’il n’est plus temps sans doute que je m’éveille. Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l’amour et toi, la seule qui compte aujourd’hui pour moi, je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venus.
    J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme qu’il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu’à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l’ombre qui se promène et se promènera allègrement sur le cadran solaire de ta vie.

    Robert Desnos, Corps et biens, Paris, Poésie/Gallimard, 1968.

  • Robert Desnos : Insiste, persiste, essaye encore

    Insiste, persiste, essaye encore.
    Tu la dompteras cette bête aveugle qui se pelotonne.
    Aujourd’hui des fous et des sots se promènent par la ville.
    Parole, on les prend pour des sages.

    (suite…)
  • Robert Desnos : Il était une feuille

    Il était une feuille avec ses lignes
    Ligne de vie
    Ligne de chance
    Ligne de cœur
    Il était une branche au bout de la feuille
    Ligne fourchue signe de vie
    Signe de chance
    Signe de cœur
    Il était un arbre au bout de la branche
    Un arbre digne de vie
    Digne de chance
    Digne de cœur
    Cœur gravé, percé, transpercé,
    Un arbre que nul jamais ne vit.
    Il était des racines au bout de l’arbre
    Racines vignes de vie.
    Vignes de chance
    Vignes de cœur
    Au bout des racines il était la terre
    La terre tout court
    La terre toute ronde
    La terre toute seule au travers du ciel
    La terre.

    Robert Desnos(1900-1945) — Fortunes (1936) Littérature et Poésie