Auteur : Christian Bobin

  • Christian Bobin : Il n’y a rien en nous (1991)

    Il n’y a rien en nous. Il n’y a personne. Il n’y a en nous qu’une attente sans couleur et sans forme. Elle n’est l’attente d’aucune chose. Elle est en nous comme de l’air mélangé à de l’air. Elle ne ressemble à rien, sinon peut-être à l’extrême pointe d’une lassitude. Cette attente n’a pas toujours été là. Nous n’avons pas toujours été rien, personne. Dans l’enfance nous étions tout et dieu n’était qu’une part infime de nos domaines – quelque chose comme un brin d’herbe dans un pré.

    C’est avec la fin de l’enfance que l’attente a commencé. C’est après notre mort que nous avons commencé à attendre.

    (1951-2022). Une petite robe de fête. folio/Gallimard, 1991.

  • Christian Bobin

    On lit comme on aime, on entre en lecture comme on tombe amoureux : par espérance, par impatience…

    …. Une petite robe de fête

  • Christian Bobin

    Je dépose la vieille montre de mon coeur chez Jean-Sébastien Bach. Quand je la reprends elle est comme neuve et sonne toutes les secondes.
    …, Une bibliothèque de nuages

  • Christian Bobin

    Je ne vois pas la mort comme une montagne de cendres mais comme un fleuve qui sort de la poitrine du mort, une barque chargée à ras bord de fleurs odorantes, une extase dans le noir, la vie à son zénith.…

  • Christian Bobin : Les arbres du jardin

    Les arbres du jardin. La douceur qui gouverne chaque feuille. Le livre sur le lit. Les fruits sur la table, atteints par une légère touche d’or. Les choses n’ont plus d’épaisseur. Tout est simplifié dans cette blanche lumière de l’abandon. Aucun objet n’échappe à la maladresse générale. Une attente. Une attente infinie dont s’égareraient l’objet, puis le sens. On ne saurait plus qui ou quoi est attendu.

    L’odeur de l’herbe fraîchement coupée. La nudité du mot absence. Cette musique préférée de vous : des chants grégoriens, comme au bord de la mer, très proche de mourir. Cet art accompli du souffle et du silence…

    L’Enchantement simple.

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  • Christian Bobin : Un homme arrive au paradis

    Un homme arrive au paradis. Il demande à un ange, à son ange, de lui montrer le chemin qu’ont dessiné ses pas sur terre, par curiosité.
    Par enfantin désir de voir et de savoir.
    Rien de plus simple, dit l’ange.
    L’homme contemple la trace de ses pas sur cette terre, depuis son enfance jusqu’à son dernier souffle.
    Quelque chose l’étonne parfois, il n’y a plus de traces.
    Parfois, le chemin s’interrompt et ne reprend que bien plus loin.
    L’ange dit alors parfois votre vie était trop lourde pour que vous puissiez la porter. Je vous prenais donc dans mes bras, jusqu’au jour suivant où la joie vous revenait, et alors vous repreniez votre chemin.

    conte cité dans espritsnomades.com

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  • Christian Bobin : Il était une fois une souris

    Il était une fois une souris qui vivait avec ses petits dans une vaste maison, elle avait bien sûr souffert et souffert de solitude et d’abandon mais maintenant les tourments s’étaient calmés, et cette joie immense de ramener des morceaux à manger et surtout des jouets pour ses petits la faisait vivre et vivre.
    Ce jour comme tous les dimanches elle quitta son trou car les maîtres de la maison sortaient à la messe et à la campagne. Alors elle traversa le salon pour atteindre la cuisine, et là surprise et merveille : des morceaux de fromage et des bobines de fil pour les jeux de ses enfants. Puis elle revient vers sa tanière.
    C’est alors qu’elle le vit, lui énorme, immense et noir, lui le gros chat noir, juste au milieu du salon entre la cuisine et son refuge. Elle n’osait plus respirer attendant la mort. Un long silence et rien. Elle rouvrit les yeux et se dit : il dort sans doute. Elle longe alors les murs lentement sans lâcher ses trophées.
    Doucement, doucement. Toujours rien et là du bout du pied elle reconnaît son trou et les cris des souriceaux. Encore quelques pas elle sera sauvée. Rien toujours alors elle lance ses cadeaux dans le trou, les enfants glapissent de joie. C’est alors qu’elle l’entendit, lui le chat noir.
    Sa voix roulait le long des murs et il disait : douce dame ne croyez pas que je sois là par hasard, tous les dimanches je vous guette et vous regarde, je vous sens et vous respire. Madame je vous aime. C’est elle qui ne bouge plus.
    Un très grand silence tombe, puis lentement à reculons après avoir jeté un dernier regard sur ses souriceaux, lentement très lentement, elle revient vers le chat noir. Maintenant elle peut le sentir contre elle. Alors elle ferme les yeux et dit d’une voix fluette : chat, grand chat noir, faites ce que vous avez à faire, mais faites le vite.

    Conte adapté de Kafka, cité dans espritsnomades.com

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  • Christian Bobin : Autoportrait au radiateur (extrait)

    Ce matin devant la vitre gauche [de mon appartement], une araignée suspendue à un fil invisible faisait sa gymnastique. En regardant la petite noiraude descendre et monter dans l’air blanc, j’ai pensé qu’elle et moi, nous avions reçu même don d’existence. J’étais d’humeur chiffonnée, mal réveillé. Elle, elle dansait. De la vie qui nous était semblablement donnée, elle faisait à cet instant une plus belle œuvre que moi. En résumé : ce matin j’ai pris un cours de danse avec une araignée et cet après-midi je m’en porte mieux.
    Autoportrait au radiateur

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  • Christian Bobin

    Si mes phrases sourient c’est parce qu’elles sortent du noir. J’ai passé ma vie à lutter contre la persuasive mélancolie. Mon sourire me coûte une fortune.

    …. L’homme-joie 

  • Christian Bobin

    Ce qui est compliqué n’est jamais mystérieux.…