Auteur : René Char

  • René Char : Afin qu’il n’y soit rien changé

    1
    Tiens mes mains intendantes, gravis l’échelle noire, ô Dévouée; la volupté des graines fume, les villes sont fer et causerie lointaine.
    2
    Notre désir retint à la mer sa robe chaude avant de nager sur son coeur.
    3.
    Dans la luzerne de ta voix tournois d’oiseaux chassent soucis de sécheresse.
    4.
    Quand deviendront guides les sables balafrés issus des lents charrois de la terre, le calme approchera de notre espace clos.
    5.
    La quantité de fragments me déchire. Et debout se tient la torture.
    6.
    Le ciel n’est plus aussi jaune, le soleil aussi bleu. L’étoile furtive de la pluie s’annonce. Frère, silex fidèle, ton joug s’est fendu. L’entente a jailli de tes épaules.
    7.
    Beauté, je me porte à ta rencontre dans la solitude du froid. Ta lampe est rose, le vent brille. Le seuil du soir se creuse.
    8
    J’ai, captif, épousé, le ralenti du lierre à l’assaut de la pierre de l’éternité.
    9.
    « Je t’aime », répète le vent à tout ce qu’il fait vivre. Je t’aime et tu vis en moi.

    Fureur et mystère. Seuls demeurent. 1938-1944

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  • René Char : À ***

    Tu es mon amour depuis tant d’années,
    Mon vertige devant tant d’attente,
    Que rien ne peut vieillir, froidir ;
    Même ce qui attendait notre mort,
    Ou lentement sut nous combattre,
    Même ce qui nous est étranger,
    Et mes éclipses et mes retours.

    Fermée comme un volet de buis,
    Une extrême chance compacte
    Est notre chaîne de montagnes,
    Notre comprimante splendeur.

    Je dis chance, ô ma martelée ;
    Chacun de nous peut recevoir
    La part de mystère de l’autre
    Sans en répandre le secret ;
    Et la douleur qui vient d’ailleurs
    Trouve enfin sa séparation
    Dans la chair de notre unité,
    Trouve enfin sa route solaire
    Au centre de notre nuée
    Qu’elle déchire et recommence.

    Je dis chance comme je le sens.
    Tu as élevé le sommet
    Que devra franchir mon attente
    Quand demain disparaîtra.

    Recherche de la base et du sommet. IV. A une sérénité crispée. 1952

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  • René Char : Post-scriptum

    Évadez-vous de moi qui patiente sans bouche;
    A vos pieds je suis né, mais vous m’avez perdu;
    Mes feux ont trop précisé leur royaume;
    Mon trésor a coulé contre votre billot.

    Le désert comme asile au seul tison suave
    Jamais ne m’a nommé, jamais ne m’a rendu.

    Écartez-vous de moi qui patiente sans bouche :
    Le trèfle de la passion est de fer dans ma main.

    Dans la stupeur de l’air où s’ouvrent mes allées,
    Le temps émondera peu à peu mon visage,
    Comme un cheval sans fin dans un labour aigri.

    Fureur et mystère. Seuls demeurent. 1938-1944. C’est l’un des poèmes de René Char mis en musique (choral) par Pierre Boulez.

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  • René Char : Dehors la nuit est gouvernée

    Peuple de roseaux bruns lèvres de pauvreté dentelles haletantes au levant de son sillage gravi entée en flamme
    Je baise l’emplacement de sa chair fondée
    Derrière la vitre toutes les fièvres écrasées bourdonnent se raffinent
    Lauréat des yeux transportés
    Jusqu’au torrent pour la lécher au fond de sa faille
    Secoue-toi infirme vent de portefaix
    Tu pèses nuisible sur le commerces des grades
    Son encolure n’a pas renoncé au feuillage de la lampe
    Les liens cèdent L’île de son ventre marche de passion et de couleurs s’en va
    La hampe du coquelicot révolte et fleur meurt dans la grâce
    Tout calme est une plainte une fin une joie

    Monstre qui projetez votre humus tiède dans le printemps de sa ville
    Ventouse renversée au flanc de l’agrément du ciel
    Souffrez que nous soyons vos pèlerins extrêmes
    Semeurs ensevelis dans le labyrinthe de votre pied.

    Dehors la  nuit est gouvernée. 1937-1938

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  • René Char : Mon amour est triste

    Mon amour est triste
    Parce qu’il est fidèle
    Il n’interpelle pas l’oubli des autres
    Il ne tombe pas de la bouche comme un journal de la poche
    Il n’est pas liant parmi l’angoisse qui tourbillonne en commun
    Il ne s’isole pas sur les brisants de la presqu’île pour simuler le pessimisme
    Mon amour est triste
    Parce qu’il est dans la nature troublée de l’amour d’être triste
    Comme la lumière est triste
    Le bonheur triste

    Tu nous as passé liberté tes courroies de sable.

    Quatre âges. IV. Placard pour un chemin des écoliers. 1936-1937

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  • René Char : Commune présence (partie II)

    Tu es pressé d’écrire
    Comme si tu étais en retard sur la vie
    S’il en est ainsi fais cortège à tes sources
    Hâte-toi
    Hâte toi de transmettre
    Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
    Effectivement tu es en retard sur la vie
    La vie inexprimable
    La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir
    Celle qui t’est refusée chaque jour par les êtres et par les choses
    Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
    Au bout de combats sans merci
    Hors d’elle tout n’est qu’agonie soumise fin grossière
    Si tu rencontres la mort durant ton labeur
    Reçois-là comme la nuque trouve bon le mouchoir aride
    En t’inclinant
    Si tu veux rire
    Offre sa soumission
    Jamais tes armes
    Tu as été créé pour des moments peu communs
    Modifie-toi disparais sans regret
    Au gré de la rigueur suave
    Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
    Sans interruption
    Sans égarement

    Essaime la poussière
    Nul ne décelera votre union.

    Commune présence (Marteau sans maître, Moulin premier)

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  • René Char : J’habite une douleur

    Ne laisse pas le soin de gouverner ton cœur à ces tendresses parentes de l’automne auquel elles empruntent sa placide allure et son affable agonie. L’œil est précoce à se plisser. La souffrance connaît peu de mots. Préfère te coucher sans fardeau ; tu rêveras du lendemain et ton lit te sera léger. Tu rêveras que ta maison n’a plus de vitres. Tu es impatient de t’unir au vent, au vent qui parcourt une année en une nuit. D’autres chanteront l’incorporation mélodieuse, les chairs qui ne personnifient plus que la sorcellerie du sablier. Tu condamneras la gratitude qui se répète. Plus tard, on t’identifiera à quelque géant désagrégé, seigneur de l’impossible.
    Pourtant.
    Tu n’as fait qu’augmenter le poids de ta nuit. Tu es retourné à la pêche aux murailles, à la canicule sans été. Tu es furieux contre ton amour au centre d’une entente qui s’affole. Songe à la maison parfaite que tu ne verras jamais monter. À quand la récolte de l’abîme ? Mais tu as crevé les yeux du lion. Tu crois voir passer la beauté au-dessus des lavandes noires…
    Qu’est-ce qui t’a hissé une fois encore, un peu plus haut, sans te convaincre ?
    Il n’y a pas de siège pur.

    Fureur et Mystère. Le poème pulvérisé (1945-1947)

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  • René Char : Allégeance

    Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l’aima?
    Il cherche son pareil dans le vœu des regards. L’espace qu’il parcourt est ma fidélité. Il dessine l’espoir et léger l’éconduit. Il est prépondérant sans qu’il y prenne part.
    Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s’inscrit son essor, ma liberté le creuse.
    Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l’aima et l’éclaire de loin pour qu’il ne tombe pas?

    Extrait de « Eloge d’une soupçonnée », Poésie/Gallimard

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