Auteur : Charles Baudelaire

  • Charles Baudelaire : L’Étranger (1869)


    — Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?

    — Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.

    — Tes amis ?

    — Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.

    — Ta patrie ?

    — J’ignore sous quelle latitude elle est située.

    — La beauté ?

    — Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.

    — L’or ?

    — Je le hais comme vous haïssez Dieu.

    — Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?

    — J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… les merveilleux nuages !

    Petits Poèmes en prose. Michel Lévy Frères (1869)

  • Charles Baudelaire : L’Homme et la Mer

    Homme libre, toujours tu chériras la mer !
    La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
    Dans le déroulement infini de sa lame,
    Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

    (suite…)
  • Charles Baudelaire : La beauté

    Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
    Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
    Est fait pour inspirer au poète un amour
    Eternel et muet ainsi que la matière.

    Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris ;
    J’unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes ;
    Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
    Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

    Les poètes, devant mes grandes attitudes,
    Que j’ai l’air d’emprunter aux plus fiers monuments,
    Consumeront leurs jours en d’austères études ;

    Car j’ai pour fasciner ces dociles amants,
    De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
    Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !

    Charles Baudelaire (1821-1867). Les Fleurs du mal

  • Charles Baudelaire : Spleen

    Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
    Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
    Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
    II nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

    (suite…)
  • Charles Baudelaire : Enivrez-vous

    Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
    Mais de quoi? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous!
    (suite…)

  • Charles Baudelaire : Correspondances

    La Nature est un temple où de vivants piliers
    Laissent parfois sortir de confuses paroles;
    L’homme y passe à travers des forêts de symboles
    Qui l’observent avec des regards familiers.

    Comme de longs échos qui de loin se confondent
    Dans une ténébreuse et profonde unité,
    Vaste comme la nuit et comme la clarté,
    Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

    Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
    Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
    — Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

    Ayant l’expansion des choses infinies,
    Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
    Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

    Les Fleurs du Mal IV

  • Charles Baudelaire : Harmonie du soir

    Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
    Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir;
    Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir;
    Valse mélancolique et langoureux vertige!

    Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir;
    Le violon frémit comme un coeur qu’on afflige;
    Valse mélancolique et langoureux vertige!
    Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

    Le violon frémit comme un coeur qu’on afflige,
    Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir!
    Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir;
    Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.

    Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
    Du passé lumineux recueille tout vestige!
    Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige…
    Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir!

    Les Fleurs du Mal 

  • Charles Baudelaire : La Vie antérieure

    J’ai longtemps habité sous de vastes portiques
    Que les soleils marins teignaient de mille feux,
    Et que leur grands piliers, droits et majestueux,
    Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

    Les houles, en roulant les images des cieux ,
    Mêlaient d’une façon solennelle et mystique
    Les tout-puissants accords de leur riche musique
    Aux couleurs du couchant, reflété par mes yeux.

    C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes
    Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs
    Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs ,

    Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes ,
    Et dont l’unique soin était d’approfondir
    Le secret douloureux qui me faisait languir

  • Charles Baudelaire : Recueillement

    Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
    Tu réclamais le Soir; il descend; le voici :
    Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
    Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

    Pendant que des mortels la multitude vile,
    Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
    Va cueillir des remords dans la fête servile,
    Ma Douleur, donne-moi la main; viens par ici,

    Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
    Sur les balcons du ciel, en robes surannées;
    Surgir du fond des eaux le Regret souriant;

    Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
    Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
    Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

    (1821-1867) Les Fleurs du Mal (1ère édition 1857)
    (Ce poème figure parmi les additions de la 3ème édition, posthume, 1868)