Auteur : Louis Aragon

  • Louis Aragon : Prose du bonheur et d’Elsa – extrait (1956)

    J’étais celui qui sait seulement être contre
    Celui qui sur le noir parie à tout moment
    Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
    Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
    Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant
    Que serais-je sans toi que ce balbutiement
    
    Un bonhomme hagard qui ferme sa fenêtre
    Le vieux cabot parlant des anciennes tournées
    L’escamoteur qu’on fait à son tour disparaître
    Je vois parfois celui que je n’eus manqué être
    Si tu n’étais venue changer ma destinée
    Et n’avais relevé le cheval couronné
    
    Je te dois tout je ne suis rien que ta poussière
    Chaque mot de mon chant c’est de toi qu’il venait
    Quand ton pied s’y posa je n’étais qu’une pierre
    Ma gloire et ma grandeur seront d’être ton lierre
    Le fidèle miroir où tu te reconnais
    Je ne suis que ton ombre et ta menue monnaie

    Le Roman inachevé, 1956

  • Louis Aragon : Chanson noire

    Mon sombre amour d’orange amère
    Ma chanson d’écluse et de vent
    Mon quartier d’ombre où vient rêvant
                 Mourir la mer

    (suite…)
  • Louis Aragon : Cest une chose étrange

    C’est une chose étrange à la fin que le monde
    Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit
    Ces moments de bonheur ces midis d’incendie
    La nuit immense et noire aux déchirures blondes

    (suite…)
  • Louis Aragon : Les yeux d’Elsa

    Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire
    J’ai vu tous les soleils y venir se mirer
    S’y jeter à mourir tous les désespérés
    Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire

    À l’ombre des oiseaux c’est l’océan troublé
    Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
    L’été taille la nue au tablier des anges
    Le ciel n’est jamais bleu comme il l’est sur les blés

    Les vents chassent en vain les chagrins de l’azur
    Tes yeux plus clairs que lui lorsqu’une larme y luit
    Tes yeux rendent jaloux le ciel d’après la pluie
    Le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure

    Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
    Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
    Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
    L’iris troué de noir plus bleu d’être endeuillé

    Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
    Par où se reproduit le miracle des Rois
    Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
    Le manteau de Marie accroché dans la crèche

    Une bouche suffit au mois de Mai des mots
    Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
    Trop peu d’un firmament pour des millions d’astres
    Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

    L’enfant accaparé par les belles images
    Écarquille les siens moins démesurément
    Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
    On dirait que l’averse ouvre des fleurs sauvages

    Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
    Des insectes défont leurs amours violentes
    Je suis pris au filet des étoiles filantes
    Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d’août

    J’ai retiré ce radium de la pechblende
    Et j’ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
    Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
    Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes

    Il advint qu’un beau soir l’univers se brisa
    Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
    Moi je voyais briller au-dessus de la mer
    Les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa

  • Louis Aragon : L’Affiche rouge

    Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
    Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
    Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
    Vous vous étiez servi simplement de vos armes
    La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

    Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
    Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
    L’affiche qui semblait une tache de sang
    Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
    Y cherchait un effet de peur sur les passants

    Nul ne semblait vous voir Français de préférence
    Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
    Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
    Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
    Et les mornes matins en étaient différents

    Tout avait la couleur uniforme du givre
    A la fin février pour vos derniers moments
    Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
    Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
    Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

    Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
    Adieu la vie adieu la lumière et le vent
    Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
    Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
    Quand tout sera fini plus tard en Erivan

    Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
    Que la nature est belle et que le cœur me fend
    La justice viendra sur nos pas triomphants
    Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
    Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

    Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
    Vingt et trois qui donnaient le cœur avant le temps
    Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
    Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
    Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant

    Le Roman inachevé, 1956

  • Louis Aragon : On fait l’homme

    Ce qu’il m’aura fallu de temps pour tout comprendre
    Je vois souvent mon ignorance en d’autres yeux
    Je reconnais ma nuit je reconnais ma cendre
    Ce qu’à la fin j’ai su comment le faire entendre
    Comment ce que je sais le dire de mon mieux

    Parce que c’est très beau la jeunesse sans doute
    Et qu’on en porte en soi tout d’abord le regret
    Mais le faix de l’erreur et la descente aux soutes
    C’est aussi la jeunesse à l’étoile des routes
    Et son lourd héritage et son noir lazaret

    […]

    On se croit libre alors qu’on imite On fait l’homme
    On veut dans cette énorme et plate singerie
    Lire on ne sait trop quelle aventure à la gomme
    Quand bêtement tous les chemins mènent à Rome
    Quand chacun de nos pas est par avance écrit

    On va réinventer la vie et ses mystères
    En leur donnant la métaphore pour pivot
    On pense jeter bas le monde héréditaire
    Par le vent d’une phrase ou celui d’un scooter
    Nouvelles les amours avec des mots nouveaux

    […]

    Regardez ces jeunes gens Qu’est-ce qui les pousse
    Comme ça vers les bancs de sable les bas-fonds
    Ils n’avaient après tout de neuf que la frimousse
    Eux qui faisaient tantôt les farauds ils vont tous
    Où les songes d’enfance à la fin se défont

    Bon Dieu regardez-vous petits dans les miroirs
    Vous avez le cheveu désordre et l’oeil perdu
    Vous êtes prêts à tout obéir tuer croire
    Des comme vous le siècle en a plein ses tiroirs
    On vous solde à la pelle et c’est fort bien vendu

    Vous êtes de la chair à tout faire Une sorte
    De matériel courant de brique bon marché
    Avec vous pas besoin d’y aller de main morte
    Vous êtes ce manger que les corbeaux emportent
    Et vos rêves les loups n’en font qu’une bouchée

    […]

    J’ai quelque lassitude Est-ce l’heure est-ce l’âge
    À faire ce qu’il faut pour être bien compris
    Car il ne suffit pas de soigner ses images
    Et de serrer de près le sens dans le langage
    Il faut compter avec les sourds les ahuris

    Il faut compter avec ceux-là que tout installe
    Dans l’idée a priori qu’ils se font de vous
    J’écris Je suis le boeuf qu’on expose à l’étal
    Et mon coeur débité d’une poigne brutale
    Quand il est en morceaux les gens le désavouent

    Ils pensent que comme eux mesquinement je pense
    Ce que je dis pour eux je le dis pour l’effet
    Ils ne peuvent m’imaginer qu’à leur semblance
    Ils n’ont à me prêter que leur propre indigence
    Ils en sont prodigieusement satisfaits

    […]

    (1897-1982)
    Extrait de « 
    Ce qu’il m’aura fallu de temps pour tout comprendre » – Le roman inachevé