Auteur : Guillaume Apollinaire

  • Guillaume Apollinaire : L’Adieu

    J’ai cueilli ce brin de bruyère
    L’automne est morte souviens-t’en
    Nous ne nous verrons plus sur terre
    Odeur du temps brin de bruyère
    Et souviens-toi que je t’attends

    Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

  • Guillaume Apollinaire: La cueillette

    Nous vînmes au jardin fleuri pour la cueillette.
    Belle, sais-tu combien de fleurs, de roses-thé,
    Roses pâles d’amour qui couronnent ta tête,
    S’effeuillent chaque été ?

    (suite…)
  • Guillaume Apollinaire: Chantre

    Et l’unique cordeau des trompettes marines.

    Guillaume Apollinaire – Alcools

    NB: réputé le poème le plus court du monde. Une interprétation est de lire phonétiquement le titre et de début du vers ce qui donnerait approximativement »Chanterelle, unique cordeau des trompettes marines » et effectivement « chanterelle » est bien le nom de la seule ficelle qu’on a le droit d’appeler corde sur un bateau, celle de la cloche (les autres s’appellent des bouts en prononçant le t comme si on disait boute)

  • Guillaume Apollinaire : Zone

    À la fin tu es las de ce monde ancien

    Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

    Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine

    Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
    La religion seule est restée toute neuve la religion
    Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

    Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme
    L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X
    Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
    D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin
    Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
    Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
    Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d’aventures policières
    Portraits des grands hommes et mille titres divers

    J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom
    Neuve et propre du soleil elle était le clairon
    Les directeurs les ouvriers et les belles sténodactylographes
    Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
    Le matin par trois fois la sirène y gémit
    Une cloche rageuse y aboie vers midi
    Les inscriptions des enseignes et des murailles
    Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
    J’aime la grâce de cette rue industrielle
    Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l’avenue des Ternes

    Voilà la jeune rue et tu n’es encore qu’un petit enfant
    Ta mère ne t’habille que de bleu et de blanc
    Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize
    Vous n’aimez rien tant que les pompes de l’Église
    Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette
    Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège
    Tandis qu’éternelle et adorable profondeur améthyste
    Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ
    C’est le beau lys que tous nous cultivons
    C’est la torche aux cheveux roux que n’éteint pas le vent
    C’est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère
    C’est l’arbre toujours touffu de toutes les prières
    C’est la double potence de l’honneur et de l’éternité
    C’est l’étoile à six branches
    C’est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
    C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
    Il détient le record du monde pour la hauteur

    Pupille Christ de l’œil
    Vingtième pupille des siècles il sait y faire
    Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l’air
    Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder
    Ils disent qu’il imite Simon Mage en Judée
    Ils crient s’il sait voler qu’on l’appelle voleur
    Les anges voltigent autour du joli voltigeur
    Icare Énoch Élie Apollonius de Thyane
    Flottent autour du premier aéroplane
    Ils s’écartent parfois pour laisser passer ceux qui portent la Sainte-Eucharistie
    Ces prêtres qui montent éternellement en élevant l’hostie
    L’avion se pose enfin sans refermer les ailes
    Le ciel s’emplit alors de millions d’hirondelles
    À tire d’aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
    D’Afrique arrivent les ibis les flamands les marabouts
    L’oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes
    Plane tenant dans les serres le crâne d’Adam la première tête
    L’aigle fond de l’horizon en poussant un grand cri
    Et d’Amérique vient le petit colibri
    De Chine sont venus les pihis longs et souples
    Qui n’ont qu’une seule aile et qui volent par couples
    Puis voici la colombe esprit immaculé
    Qu’escortent l’oiseau-lyre et le paon ocellé
    Le phénix ce bûcher qui soi-même s’engendre
    Un instant voile tout de son ardente cendre
    Les sirènes laissant les périlleux détroits
    Arrivent en chantant bellement toutes trois
    Et tous aigle phénix et pihis de la Chine
    Fraternisent avec la volante machine

    Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
    Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent
    L’angoisse de l’amour te serre le gosier
    Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
    Si tu vivais dans l’ancien temps tu entrerais dans un monastère
    Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
    Tu te moques de toi et comme le feu de l’Enfer ton rire pétille
    Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie
    C’est un tableau pendu dans un sombre musée
    Et quelquefois tu vas la regarder de près

    Aujourd’hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
    C’était et je voudrais ne pas m’en souvenir c’était au déclin de la beauté

    Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m’a regardé à Chartres
    Le sang de votre Sacré-Coeur m’a inondé à Montmartre
    Je suis malade d’ouïr les paroles bienheureuses
    L’amour dont je souffre est une maladie honteuse
    Et l’image qui te possède te fait survivre dans l’insomnie et dans l’angoisse
    C’est toujours près de toi cette image qui passe

    Maintenant tu es au bord de la Méditerranée
    Sous les citronniers qui sont en fleur toute l’année
    Avec tes amis tu te promènes en barque
    L’un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques
    Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs
    Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur

    Tu es dans le jardin d’une auberge aux environs de Prague
    Tu te sens tout heureux une rose est sur la table
    Et tu observes au lieu d’écrire ton conte en prose
    La cétoine qui dort dans le coeur de la rose
    Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit
    Tu étais triste à mourir le jour où tu t’y vis
    Tu ressembles au Lazare affolé par le jour
    Les aiguilles de l’horloge du quartier juif vont à rebours
    Et tu recules aussi dans ta vie lentement
    En montant au Hradchin et le soir en écoutant
    Dans les tavernes chanter des chansons tchèques

    Te voici à Marseille au milieu des pastèques

    Te voici à Coblence à l’hôtel du Géant

    Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon

    Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide
    Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde
    On y loue des chambres en latin Cubicula locanda
    Je me souviens j’y ai passé trois jours et autant à Gouda

    Tu es à Paris chez le juge d’instruction
    Comme un criminel on te met en état d’arrestation

    Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
    Avant de t’apercevoir du mensonge et de l’âge
    Tu as souffert de l’amour à vingt et à trente ans
    J’ai vécu comme un fou et j’ai perdu mon temps

    Tu n’oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter
    Sur toi sur celle que j’aime sur tout ce qui t’a épouvanté

    Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants
    Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent les enfants
    Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
    Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages
    Ils espèrent gagner de l’argent dans l’Argentine
    Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
    Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre coeur
    Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
    Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent
    Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges
    Je les ai vu souvent le soir ils prennent l’air dans la rue
    Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs
    Il y a surtout des juifs leurs femmes portent perruque
    Elles restent assises exsangues au fond des boutiques

    Tu es debout devant le zinc d’un bar crapuleux
    Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux

    Tu es la nuit dans un grand restaurant

    Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
    Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant

    Elle est la fille d’un sergent de ville de Jersey

    Ses mains que je n’avais pas vues sont dures et gercées

    J’ai une pitié immense pour les coutures de son ventre

    J’humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche

    Tu es seul le matin va venir
    Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues

    La nuit s’éloigne ainsi qu’une belle Métive
    C’est Ferdine la fausse ou Léa l’attentive

    Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
    Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie

    Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
    Dormir parmi tes fétiches d’Océanie et de Guinée
    Ils sont des Christ d’une autre forme et d’une autre croyance
    Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances

    Adieu Adieu

    Soleil cou coupé

    (1913) 

  • Guillaume Apollinaire : Le pont Mirabeau

    Sous le pont Mirabeau coule la Seine
    Et nos amours
    Faut-il qu’il m’en souvienne
    La joie venait toujours après la peine
    Vienne la nuit sonne l’heure
    Les jours s’en vont je demeure

    Les mains dans les mains restons face à face
    Tandis que sous
    Le pont de nos bras passe
    Des éternels regards l’onde si lasse
    Vienne la nuit sonne l’heure
    Les jours s’en vont je demeure

    L’amour s’en va comme cette eau courante
    L’amour s’en va
    Comme la vie est lente
    Et comme l’Espérance est violente
    Vienne la nuit sonne l’heure
    Les jours s’en vont je demeure

    Passent les jours et passent les semaines
    Ni temps passé
    Ni les amours reviennent
    Sous le pont Mirabeau coule la Seine
    Vienne la nuit sonne l’heure
    Les jours s’en vont je demeure

    (1880 – 1918) 

  • Guillaume Apollinaire : La Chanson du Mal-Aimé (extraits)

    Regrets sur quoi l’enfer se fonde
    Qu’un ciel d’oubli s’ouvre à mes voeux
    Pour son baiser les rois du monde
    Seraient morts les pauvres fameux
    Pour elle eussent vendu leur ombre

    J’ai hiverné dans mon passé
    Revienne le soleil de Pâques
    Pour chauffer un cœur plus glacé
    Que les quarante de Sébaste
    Moins que ma vie martyrisés

    Mon beau navire ô ma mémoire
    Avons-nous assez navigué
    Dans une onde mauvaise à boire
    Avons-nous assez divagué
    De la belle aube au triste soir


    Adieu faux amour confondu
    Avec la femme qui s’éloigne
    Avec celle que j’ai perdue
    L’année dernière en Allemagne
    Et que je ne reverrai plus


    Voie lactée ô sœur lumineuse
    Des blancs ruisseaux de Chanaan
    Et des corps blancs des amoureuses
    Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
    Ton cours vers d’autres nébuleuses

    Ses regards laissaient une traîne
    D’étoiles dans les soirs tremblants
    Dans ses yeux nageaient les sirènes
    Et nos baisers mordus sanglants
    Faisaient pleurer nos fées marraines

    Mais en vérité je l’attends
    Avec mon cœur avec mon âme
    Et sur le pont des Reviens-t’en
    Si jamais reviens cette femme
    Je lui dirai Je suis content

    Mon cœur et ma tête se vident
    Tout le ciel s’écoule par eux
    O mes tonneaux des Danaïdes
    Comment faire pour être heureux
    Comme un petit enfant candide

    Je ne veux jamais l’oublier
    Ma colombe ma blanche rade
    O marguerite exfoliée
    Mon île au loin ma Désirade
    Ma rose mon giroflier

    Mort d’immortels argyraspides
    La neige aux boucliers d’argent
    Fuit les dendrophores livides
    Du printemps cher aux pauvres gens
    Qui resourient les yeux humides

    Et moi j’ai le cœur aussi gros
    Qu’un cul de dame damascène
    O mon amour je t’aimais trop
    Et maintenant j’ai trop de peine
    Les sept épées hors du fourreau

    Les démons du hasard selon
    Le chant du firmament nous mènent
    A sons perdus leurs violons
    Font danser notre race humaine
    Sur la descente à reculons

    Destins destins impénétrables
    Rois secoués par la folie
    Et ces grelottantes étoiles
    De fausses femmes dans vos lits
    Aux déserts que l’histoire accable

    Près d’un château sans châtelaine
    La barque aux barcarols chantants
    Sur un lac blanc et sous l’haleine
    Des vents qui tremblent au printemps
    Voguait cygne mourant sirène

  • Guillaume Apollinaire : La Loreley

    à Jean Sève

    À Bacharach il y avait une sorcière blonde
    Qui laissait mourir d’amour tous les hommes à la ronde

    Devant son tribunal l’évêque la fit citer
    D’avance il l’absolvit à cause de sa beauté

    Ô belle Loreley aux yeux pleins de pierreries
    De quel magicien tiens-tu ta sorcelerie

    Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits
    Ceux qui m’ont regardée évêque en ont péri

    Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
    Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie

    Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley
    Qu’un autre te condamne tu m’as ensorcelé

    Evêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge
    Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège

    Mon amant est parti pour un pays lointain
    Faites-moi donc mourir puisque je n’aime rien

    Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure
    Si je me regardais il faudrait que j’en meure

    Mon cœur me fait si mal depuis qu’il n’est plus là
    Mon cœur me fit si mal du jour où il s’en alla

    L’évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances
    Menez jusqu’au couvent cette femme en démence

    Vat-en Lore en folie va Lore aux yeux tremblant
    Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc

    Puis ils s’en allèrent sur la route tous les quatre
    la Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres

    Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut
    Pour voir une fois encore mon beau château

    Pour me mirer une fois encore dans le feuve
    Puis j’irai au couvent des vierges et des veuves

    Là haut le vent tordait ses cheveux déroulés
    Les chevaliers criaient Loreley Loreley

    Tout là bas sur le Rhin s’en vient une nacelle
    Et mon amant s’y tient il m’a vue il m’appelle

    Mon cœur devient si doux c’est mon amant qui vient
    Elle se penche alors et tombe dans le Rhin

    Pour avoir vu dans l’eau la belle Loreley
    Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil

    (1880 – 1918) – Alcools
    Ecrit en 1902 et publié en 1904 ; il est situé au milieu du cycle des Rhénanes.

  • Guillaume Apollinaire : Poème du 9 février 1915 (extrait)

    Reconnais-toi
    Cette adorable personne c’est toi
    Sous le grand chapeau canotier
    œil
    Nez
    La bouche
    Voici l’ovale de ta figure
    Ton cou exquis
    Voici enfin l’imparfaite image de ton buste adoré
    vu comme à travers un nuage
    Un peu plus bas c’est ton coeur qui bat

    Calligramme, (Poèmes à Lou).
    source images