Artiste : Viktoria Cox

  • infime

    sur la route
    écraser de son pas
    l’ombre couchée
    des frondaisons
    trouées de lumière

    dans les prés
    envier le papillon libre
    au joyeux vol saccadé
    sautant d’herbe en herbe
    et puis partir
    marcher après la pluie
    pour sentir l’air
    purifier les poumons

    à table
    croquer une tranche de melon
    dans l’espoir infime
    d’une fraicheur sucrée
    qui sera finalement déçu
    boire un verre d’eau
    et suivre son parcours
    à l’intérieur du corps
    comme une onction
    baptismale

    toujours
    sentir peser
    sur le cœur
    la nostalgie prégnante
    des désirs inassouvis
    ne pas savoir saisir
    le bonheur d'un instant
    où tout suggère pourtant
    sa présence insistante
    où tout te dit en éclats
    tu devrais être joyeux
    et pourtant non
    tu t’en vas
    bateau à la dérive
    tirant sans cesse des bords
    entre désespoir de l’inachevé
    et quête d’un nouveau regard

    des heures durant chercher
    les mots pour dire
    ces choses infimes
    qui font et défont la vie
    et ne trouver
    tout au bout
    que du vide
    et le silence
    mais continuer
    quand même
    cette quête de vérité
    énigmatique ténacité

    et aussi
    pleurer ton âme d’enfant
    bouée perdue
    dans l’océan des ans
    où s’enchaînent sans relâche
    les vagues rugueuses
    de ta vie chahutée
    sentir inexorablement
    le cœur se durcir
    et lutter lutter
    contre la glaciation
    à l’aurore ouvrir les bras
    comme un appel à la nature
    qui entre en toi
    attendre une réponse
    qui ne viendra pas

    alors saisir le fil d’amour
    comme une filandre
    qui t’emporte
    au gré des rencontres
    dans les mondes nouveaux
    créés malgré toi
    laisser les journées
    et les nuits
    répéter leur travail
    d’inusable marée
    et trouver parmi elles
    un îlot de liberté
    où pouvoir enfin
    par la fenêtre
    de ta maison
    regarder dans les yeux
    les gens qui passent
    et leur dire
    j’aurais pu être
    un homme heureux
    ean-Ignace-Isidore-Gérard Grandville — La Lune peinte par elle-même (1844) - illustration de l'ouvrage "Un Autre Monde"
    Jean-Ignace-Isidore-Gérard Grandville — La Lune peinte par elle-même (1844) – illustration de l’ouvrage « Un Autre Monde »
    Viktoria Cox — Somewhere but not here (2020) - acrylique et techniques mixtes
    Viktoria Cox — Somewhere but not here (2020) – acrylique et techniques mixtes

    Texte de Luc Fayard illustré par « La Lune peinte par elle-même » de Jean-Ignace-Isidore-Gérard Grandville, et par « Somewhere but not here » de Viktoria Cox