Artiste : Guillaume Apollinaire

  • Guillaume Apollinaire : Il pleut (1916)

    Guillaume Apollinaire — Il pleut (1916) - Calligrammes
    Guillaume Apollinaire — Il pleut (1916) – Calligrammes

    Des filets verticaux de lettres dactylographiées ruissellent obliquement sur la page blanche à la manière de gouttes d'eau. Guillaume Apollinaire dissout la disposition poétique conventionnelle en une partition visuelle où le langage se métamorphose en une averse de souvenirs mélancoliques.

    Il pleut des voix de femmes comme si elles étaient mortes même dans le souvenir
    c’est vous aussi qui pleut merveilleuses rencontres de ma vie ô gouttelettes
    et ces nuages cabrés se prennent à hennir tout un univers de villes auriculaires
    écoute s’il pleut tandis que le regret et le dédain pleurent une ancienne musique
    écoute tomber les liens qui te retiennent en haut et en bas

    Première parution : décembre 1916 dans la revue littéraire SIC (n° 12) dirigée par Pierre Albert-Birot.
    Recueil : Calligrammes. Poèmes de la paix et de la guerre (1913–1916), publié le 15 avril 1918 aux éditions du Mercure de France (dans la section « Ondes »).
    source image : The Public Domain Review, sur fb

    PS: il y a eu énorme débat sur l’énorme faute de français du livre imprimé original « c’est vous aussi qui pleut » qui est souvent corrigée dans les versions imprimées ultérieures, y compris la Pléiade, en « c’est vous aussi qui pleuvez ». Nous gardons pour notre part la forme de l’imprimé original, y voyant une volonté d’anacoluthe d’Apollinaire.

    Résumé IA sur ce débat :
    Le débat stylistique a fait couler beaucoup d’encre chez les poéticiens et commentateurs d’Apollinaire.Pour les partisans du choix volontaire, cette entorse n’est pas une banale erreur mais un geste poétique radical :

    • La fusion du pluriel et de l’impersonnel :En gardant « qui pleut », Apollinaire refuserait d’humaniser la pluie avec un verbe conjugué classique (vous pleuvez). Il maintiendrait l’entité « vous » dans la substance brute du phénomène météorologique (il pleut). Le « vous » n’agit pas : il subit la chute du ciel, il devient la pluie elle-même.
    • L’écho phonique et l’obsession du refrain :Répéter le son [plø] (Il pleut, qui pleut, s’il pleut) crée une litanie sonore continue. Le passage à la diphtongue plus ouverte de « pleuvez » [pløve] romprait la scansion monotone de la goutte d’eau qui tombe le long de la page.
    • L’esthétique de la rupture d’avant-garde :En 1916–1918, avec l’essor de l’esprit nouveau et la fréquentation des cubistes ou des futuristes, la dislocation de la syntaxe est un outil assumé. Laisser flotter un anacoluthe ou un désaccord grammatical participe à désarticuler le discours logique au profit de l’image visuelle et sensorielle.

    Deux camps continuent donc de s’opposer : d’un côté la critique génétique (qui s’appuie sur les manuscrits originaux pour y voir une coquille d’imprimerie non corrigée), de l’autre la critique formaliste (qui y voit une trouvaille géniale dépersonnalisant le souvenir au profit du pur ruissellement).