Artiste : Félix Vallotton

  • Félix Fénéon : l’inventeur du fait divers en trois lignes

    Il y a 20 ans, dans mon blog InfoTekArt, je découvrais avec émerveillement la concision surréaliste de l’écriture de Félix Fénéon (1861-1944). Depuis, ses « Nouvelles en trois lignes » (1906) sont l’un de mes livres de chevet et je m’en suis beaucoup inspiré dans mes cours sur l’information à Paris-Dauphine. J’adore la nouvelle sur le cochonnet… Merci à Fénéon d’avoir inventé le néologisme « fleureter » mais il n’a pas pris, hélas. Je m’en sers pour baptiser mes nouvelles chroniques de blog, plus personnelles, ou je « fleurte » avec les mots.

    Le fait divers en trois lignes a été inventé par Félix Fénéon, journaliste, écrivain, critique d’art et vaguement anarchiste, dans sa rubrique Nouvelles en trois lignes, un genre qu’il créa, publiée dans Le Matin de mai à novembre 1906.
    Un bon exemple à suivre pour écrire court et concis.

    Félix Vallotton – Félix Fénéon à La Revue Blanche (1896)

    ― Sous des noms toujours neufs, une jeune femme se place comme bonne et vite file, lestée. Gain, 25 000 francs. On ne la pince pas.

    ― MM. Deshumeurs, de La Ferté-sous-Jouarre, et Fontaine, de Nancy, se sont tués, en tombant l’un d’un camion, l’autre d’une fenêtre.

    ― Mlle Paulin, des Mureaux, 46 ans, a été saccagée, à 9 heures du soir, par un satyre.

    ― Une machine à battre happa Mme Peccavi. On démonta celle-là pour dégager celle-ci. Morte.

    ― Mme Olympe Fraisse conte que, dans le bois de Bordezac (Gard), un faune fit subir de merveilleux outrages à ses 66 ans.

    ― C’est au cochonnet que l’apoplexie a terrassé M. André, 75 ans, de Levallois. Sa boule roulait encore qu’il n’était déjà plus.

    ― La Bartani, de Béziers, veuve, car elle tua son mari, a déchiré d’une balle le nez de Roffini. « Un homme? Un chien! » dit-elle.

    ― Trois ivrognes lyonnais frappaient Mlle Anselmet, gérante d’un café. Son amant intervint, tira, en tua un et l’a blessée.

    ― « Tenez, je ne vous gênerai plus! » a dit M. Sormet, de Vincennes, à sa femme et à l’amant de celle-ci, et il se brûla la cervelle.

    ― Près Gonesse, Louise Ringeval, 4 ans, tomba d’un direct, fut recueillie par un rapide et rentra, 16, rue Daval, à Paris, à peine écorchée.

    ― Mal en prit à Renaud de se hasarder à portée de fusil du professeur Thalamas, qui chassait à Gambais. A cette heure, il agonise.

    ― 104 (c’est un nom du lutteur Nassé) fleuretait à Versailles avec une frêle actrice. La légitime Mme 104 le châtia : coup de couteau.

    ― Pourchassé par un gendarme maritime, un matelot s’est jeté dans des rognures de tôle dont l’une lui trancha la carotide.

    ― Chez un cabaretier de Versailles, l’ex-ecclésiastique Rouslot trouva dans sa onzième absinthe la crise de delirium qui l’emporta.

    ― Emilienne Moreau, de la Plaine-Saint-Denis, s’était jetée à l’eau. Hier elle sauta du quatrième étage. Elle vit encore, mais elle avisera.

    ― Quelqu’un (Bouteiller) molestait, la nuit, les vaches de Davranches, de Haucourt (S.-Inf.). Davranches, au guet, le tua.

    ― Ce n’est pas sans peine que les gendarmes de Puget- Théniers purent s’évader de leur caserne, que cernait le Var débordé.

    ― Il a été coupé deux kilomètres de fils téléphoniques entre Arcueil et Bourg-la-Reine et quatre à Pavillons- sous-Bois.

    ― On était en gare de Vélizy, mais le train roulait encore. L’impatiente Mme Gieger s’est cassé les jambes.

    ― Un pauvre d’une quinzaine d’années se jette dans le canal, plaine Saint-Denis ; on lui tend une gaule, il la repousse et coule à pic.

    ― Trop de gens annoncent : « Je vous couperai les oreilles! » Vasson, d’Issy, ne dit mot à Biluet, mais il l’essorilla bel et bien.

    ― Quatre maires encore de suspendus en M.-et-L. Ils voulaient maintenir sous les yeux des écoliers le spectacle de la mort de Dieu.

    ― L’amour. A Mirecourt, Colas, tisseur, logea une balle dans la tête de Mlle Fleckenger et se traita avec une rigueur pareille.

    ― Il fallut une bonne demi-heure pour dégager Inghels des bûches dont la pile lui avait dégringolé dessus, quai d’Austerlitz.

    ― Le soir, Blandine Guérin, de Vaucé (Sarthe), se dévêtit dans l’escalier et, nue comme un mur d’école, alla se noyer au puits.

    ― Le matelot chauffeur Jules Pietri, de l’Algésiras (Toulon) s’est laissé prendre par une machine ; elle le mutila.

    ― Xavier Dubreuil, ouvrier de filature, descendait d’un train, à Charmes, patrie de M. Barrès. Un train inverse le broya.

    ― Louis Tiratoïvsky a mortellement blessé, à Aubervilliers, Mme Brécourt, et s’est suicidé. L’amour.

    ― Jules Marty, courtier en mercerie, 56 ans, et sa femme, 38 ans, se sont asphyxiés à Saint-Ouen. La misère.

    ― Calen, détenu à la prison de Thouars, que venait de manquer la sentinelle, s’est tué en tombant sur des rochers. Il s’évadait.

    ― Zone militaire, dans un duel au couteau pour la maigre Adeline, le vannier Capello a blessé au bas- ventre Monari, montreur d’ours.

    ― Poupon, Gaudin, Jiffray, Ordronneau, Granic nient avoir tué Mme Louet. Le juge de Rambouillet les arrête tout de même.

    ― Au hameau de Boutaresse (Puy-de-Dôme) la veuve Giron a été étranglée, volée et pendue, on ignore complètement par qui.

    ― Malgré elle, un fantassin balançait à toute volée sur une escarpolette Mlle Laveline, de Nancy. Chute mortelle de 4 mètres.

    ― A Oyonnax, Mlle Cottet, 18 ans, a vitriolé M. Besnard, 25 ans. L’amour, naturellement. (Havas)

    ― Avec un couteau à fromage, le banlieusard marseillais Coste a tué sa sœur qui, comme lui épicière, lui faisait concurrence.

    ― Des gens se disent Portugais, qui ne sont pas portugais, peut-être, et Mme de Bragance quitte Versailles, décevant son hôtelier.

    ― Mondier, 75 bis, rue des Martyrs, lisait au lit. Il mit le feu aux draps, et c’est à Lariboisière qu’il est maintenant couché.

    ― Suicide à la carbonisation : Mme Le Bise, de Landriec (Finistère) imbiba de pétrole ses jupes et alluma.

    ― Lefloch, Bataille et Besnard n’avaient encore recueilli que 2 kilomètres de fil téléphonique quand près d’Athis, on les arrêta.

    ― D’ordinaire battue par lui, Fleur des Bastions a pris sa revanche à coups de canif dans la figure du Pantinois Gabriel Mélin.

    ― Susceptible comme un mari, Louis Dubé a poignardé dans la rue de Flandres sa maîtresse Florence Prévost.

    ― Escortée d’un vieillard, Jeanne Ostende, 18 ans, a été poignarder dans une caserne de Toulon le matelot Victor Michel.

    ― Les filles de Brest vendaient de l’illusion sous les auspices aussi de l’opium. Chez plusieurs la police saisit pâte et pipes.

    ― Dans M.-et-L., les maires ne se lassent pas de remettre le Très-Haut au mur des écoles, ni le préfet de suspendre ces maires.

    Merci à l’Université de Montpellier qui m’a mis sur la piste…