C’est une chose étrange à la fin que le monde
Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit
Ces moments de bonheur ces midis d’incendie
La nuit immense et noire aux déchirures blondes
Blog « Fleureter »
Amavero est un jardin de liberté, une passerelle, un espace vivant de poésie, d’art et de culture. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre ses univers. À lire, à regarder, à ressentir… pour s’y promener librement. © Tous droits réservés aux artistes pour les illustrations.
Amavero est un espace vivant de poésie, d’art et de pensée. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre les deux. À lire, à regarder, à ressentir — librement.
C’est une chose étrange à la fin que le monde
Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit
Ces moments de bonheur ces midis d’incendie
La nuit immense et noire aux déchirures blondes
I met my love by the gas works wall
Dreamed a dream by the old canal
Kissed a girl by the factory wall
Dirty old town
Dirty old town
J’ai rencontré mon amour près du mur de l’usine à gaz
J’ai fait un rêve près du vieux canal
Embrassé une fille près du mur de l’usine
Vielle ville sale
Vielle ville sale
cri animal dans la moiteur verte de l’île
macaques gris nounous de grands yeux apeurés
nœuds de mangroves serpentines inviolées
rivière tordue vers la grotte aux crocodiles
comme l’eau le temps a repris son cours originel
à l’écart des bruits inutiles irréels
les hommes sont calmes et souriants
les enfants s’ennuient mollement
les chats miaulent pour le décor
des marcassins grognons traversent le parc d’or
jour et nuit soleil et pluie jouent à cache cache
et à chaque fois c’est la nature qui gagne
les arbres si hauts la lumière et la couleur
sont plus forts et plus éclatants ici qu’ailleurs
déserte la plage la plus longue sur terre
laisse s’échouer quelques rouleaux nonchalants
au large un phare breton protège la baie
où mouille un sloop rouillé de gangsta solitaire
l’île halte invite au repos
comme si l’écriteau du débarcadère
te prévenait attention voyageur délétère
sur le sable de l’îlot
tu ne poses pas que ton bagage
tu poses aussi ton rêve ta vie tes gages
et quant tu repartiras vers le vacarme
ici à Tarutao l’oubliée
toi le voyageur pressé
tu auras laissé un bout de ton âme
Ils reviennent encore à l’heure des marées
S’asseoir sur le muret le long de la jetée
Ils regardent encore au-delà de Bréhat
Respirant le parfum du vent qui les appelle
Mais s’il est révolu le temps des Terre – Neuvas
La race des marins, chez nous ne s’en va pas
Tu le sais, bien sûr depuis longtemps, le coq chante, cocorico, la poule caquète, le chien aboie, quand le cheval hennit et que beugle le bœuf et meugle la vache, l’hirondelle gazouille, la colombe roucoule et le pinson ramage. Les moineaux piaillent, le faisan et l’oie criaillent quand le dindon glousse. La grenouille coasse mais le corbeau croasse et la pie jacasse.
(suite…)
Artaud (Antonin) : Van Gogh est peintre parce qu’il a recollecté la nature
Je ne décrirai donc pas un tableau de Van Gogh après Van Gogh, mais je dirai que Van Gogh est peintre parce qu’il a recollecté la nature, qu’il l’a comme retranspirée et fait suer, qu’il a fait gicler en faisceaux sur ses toiles, en gerbes comme monumentales de couleurs, le séculaire concassement d’éléments, l’épouvantable pression élémentaire d’apostrophes, de stries, de virgules, de barres dont on ne peut plus croire après lui que les aspects naturels ne soient faits.
Et de combien de coudoiements réprimés, de heurts oculaires pris sur le vif, de cillements pris dans le motif, les courants lumineux des forces qui travaillent la réalité ont-ils eu à renverser le barrage avant d’être enfin refoulés, et comme hissés sur la toile, et acceptés ?
Il n’y a pas de fantômes dans les tableaux de Van Gogh, pas de visions, pas d’hallucinations.
C’est de la vérité torride d’un soleil de deux heures de l’après-midi.
Un lent cauchemar génésique petit à petit élucidé. Sans cauchemar et sans effet.
Mais la souffrance du prénatal y est.
C’est le luisant mouillé d’un herbage, de la tige d’un plant de blé qui est là prêt à être extradé.
Et dont la nature un jour rendra compte.
Comme la société aussi rendra compte de sa mort prématurée.
Un plant de blé sous le vent incliné, avec au-dessus les ailes d’un seul oiseau en virgule posé, quel est le peintre, qui ne serait pas strictement peintre, qui aurait pu avoir comme Van Gogh l’audace de s’attaquer à un sujet d’une aussi désarmante simplicité ?
Non, il n’y a pas de fantômes dans les tableaux de Van Gogh, pas de drame, pas de sujet et je dirai même pas d’objet, car le motif lui-même qu’est-ce que c’est ?
Sinon quelque chose comme l’ombre de fer du motet d’une inénarrable musique antique, comme le leitmotiv d’un thème désespéré de son propre sujet.
C’est de la nature nue et pure vue, telle qu’elle se révèle, quand on sait l’approcher d’assez près.
Témoin ce paysage d’or fondu, de bronze cuit dans l’ancienne Égypte, où un énorme soleil s’appuie sur des toits si croulants de lumière qu’ils en sont comme en décomposition.
Et je ne connais pas de peinture apocalyptique, hiéroglyphique, fantomatique ou pathétique qui me donne, à moi, cette sensation d’occulte étranglée, de cadavre d’un hermétisme inutile, tête ouverte, et qui rendrait sur le billot son secret.
Je ne pense pas ce disant au Père Tranquille, ou à cette funambulesque allée d’automne où passe, en dernier, un vieil homme courbé avec un parapluie à sa manche accroché, comme le crochet d’un chiffonnier.
Je repense à ses corbeaux aux ailes d’un noir de truffes lustrées.
Je repense à son champ de blé : tête d’épi sur tête d’épi, et tout est dit,
avec, devant, quelques petites têtes de coquelicots doucement semés, âcrement et nerveusement appliqués là, et clairsemés, sciemment et rageusement ponctués et déchiquetés.
Seule la vie sait offrir ainsi des dénudations épidermiques qui parlent sous une chemise déboutonnée, et on ne sait pourquoi le regard incline à gauche plutôt qu’à droite, vers le monticule de chair frisée.
Mais c’est ainsi et c’est un fait. Mais c’est ainsi et cela est fait.
Occulte aussi sa chambre à coucher, si adorablement paysanne et semée comme d’une odeur à confire les blés qu’on voit frémir dans le paysage, au loin, derrière la fenêtre qui les cacherait.
Paysanne aussi, la couleur du vieil édredon, d’un rouge de moule, d’oursin, de crevette, de rouget du Midi, d’un rouge de piment roussi.
Et ce fut sûrement de la faute de van Gogh si la couleur de l’édredon de son lit fut dans le réel si réussie, et je ne vois pas quel est le tisseur qui aurait pu en transplanter l’inénarrable trempe, comme Van Gogh sut transborder du fond de son cerveau sur sa toile le rouge de cet inénarrable enduit.
Et je ne sais pas combien de prêtres criminels rêvant dans la tête de leur soi-disant Saint-Esprit, l’or ocreux, le bleu infini d’une verrière à leur gouge « Marie », ont su isoler dans l’air, extraire des niches narquoises de l’air, ces cou- leurs à la bonne franquette qui sont tout un événement, où chaque coup de pinceau de Van Gogh sur la toile est pire qu’un événement.
Une fois, ça donne une chambre proprette, mais d’un tain de baume ou d’arôme qu’aucun bénédictin ne saura plus retrouver pour amener à point ses alcools de santé.
Une autre fois ça donne une simple meule par un énorme soleil écrasée.
Cette chambre faisait penser au Grand Œuvre avec son mur blanc de perles claires, sur lequel une serviette de toilette rugueuse pend comme un vieux gri-gri paysan, inapprochable et réconfortant.
Il y a de ces blancs de craie légers qui sont pires que d’anciens supplices, et jamais comme dans cette toile, le vieux scrupule opératoire du pauvre grand van Gogh n’apparaît.
Car c’est bien cela tout Van Gogh, l’unique scrupule de la touche sourdement et pathétiquement appliquée. La couleur roturière des choses, mais si juste, si amoureusement juste qu’il n’y a pas de pierres précieuses qui puissent atteindre à sa rareté.
Antonin Artaud — Van Gogh le suicidé de la société, Œuvres complètes, Éditions Gallimard, tome XIII Littérature et Poésie @super fans
Readman Prud’homme (Camille) : C’est au printemps que je tombe
c’est au printemps que je tombe, quand il n’y a nulle part pour le sombre, ni le ciel ni les conversations. dans l’illusion des choses qui s’adoucissent, je vois plutôt les duretés qui perdurent, et ce qui ne me concerne pas me chavire.
j’ai vu des gens qui portaient des uniformes humiliants et d’autres à qui on criait des bêtises, j’ai vu des gens qui venaient de perdre leur amour et d’autres leur candeur et bien que ces drames nétaient pas les miens, ils mont renversée.
le reste de l’année ce que je croise ne m’assaille pas toujours, mais au printemps on croirait qu’il n’y a plus de seuil entre ce que je suis et ce qui m’entoure.
alors quand sortir devient hasardeux – quand sortir porte la promesse de nouvelles cruautés – je reste chez moi et j’attends en pensant aux villes assiégées.
Camille Readman Prud’homme. quand je ne dis rien je pense encore (2021)






