Blog « Fleureter »
Amavero est un jardin de liberté, une passerelle, un espace vivant de poésie, d’art et de culture. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre ses univers. À lire, à regarder, à ressentir… pour s’y promener librement. © Tous droits réservés aux artistes pour les illustrations.
Amavero est un espace vivant de poésie, d’art et de pensée. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre les deux. À lire, à regarder, à ressentir — librement.
LES RATIONALISTES
Les rationalistes, coiffés de chapeaux carrés,
Pensent, dans des pièces carrées,
Les yeux tournés vers le parquet,
Les yeux tournés vers le plafond.
Ils se confinent
Dans des triangles rectangles.
S’ils essayaient des rhondoïdes,
Des cônes, des lignes ondoyantes, des ellipses –
Comme, par exemple, l’ellipse de la demi-lune –
Les rationalistes porteraient des sombreros.
RATIONALISTS
Rationalists, wearing square hats,
Think, in square rooms,
Looking at the floor,
Looking at the ceiling.
They confine themselves
To right-angled triangles.
If they tried rhomboids,
Cones, waving lines, ellipses—
As for example, the ellipse of the half-moon—
Rationalists would wear sombreros.
(Extrait de Six significant Harmonium, p.73-75, Alfred A. Knopf, 1980)
WALLACE STEVENS – Poète américain – 1879 – 1955
(traduit par Raymond Farina)
Musique : extrait de Curva Triangulus (2018/21) de Catherine Lamb, joué par Ensemble Proton
Un triptyque publié par Marie-Paule Farina










n’ayant rien à dire de la mort
je te parlerai de la vie
ses occasions ratées
ses envers de décor
on dit que les choses sont
par ce qu’elles ne sont pas
c’est faux
elles pèsent surtout
par ce qu’elles pourraient être
c’est l’imagination
qui crée le réel
le rêve n’existerait pas
sans la vie tordue à son gré
la réalité n’est qu’un préjugé
le désir la transforme
on veut toujours
ce qu’on n’a pas
les humains suivent
cet étrange destin
de la dichotomie
si tu parles j’écoute
dis-tu ce que j’attends
je ne sais m’interroge
si tu te tais j’espère
dans une attente
torturante
si tu es là je t’aime
si tu n’es pas là
je t’aime encore plus
le poids de mon amour
est si lourd
qu’il te fait exister
plus fort plus contrasté
que si tu étais là
un jour j’ai perdu ma voix
et elle m’a manqué
au sens propre
comme au sens figuré
quand je l’avais
à ma disposition
je l’usais bêtement
parlant aux autres fort
à travers et à tort
au lieu d’en profiter
pour dispenser à ma guise
dans un discours haletant
les pleins et les vides
les courbes et les reliefs
aujourd’hui je susurre
ne pouvant rien faire d’autre
regrettant sans fin
de n’avoir pas murmuré
du temps de ma vigueur
quant aux mots
n’en parlons pas
créés par la poussière et le vent
ils tourbillonnent
comme des feuilles mortes
emprisonnées par un syphon
avec eux tout est relatif
ils ne peuvent rien porter de vrai
tu auras beau parler
ils ne te diront pas
le fond de ton âme
que jamais tu ne connaîtras
enfin il reste les gestes
soumis aux mêmes faux-pas
de l’esquisse suspendue
que les choses et les gens
les gestes qu’on ne fait pas
sont les plus attendus
caresse diluée
main enfuie
baiser perdu
regard esquivé
tous nos rapports à l’autre
noyés dans le faux-semblant
des frôlements avortés
et c’est ainsi
que ta vie se passera
d’abord à imaginer
les gestes inachevés
puis à les oublier
et quand pour toi
sonnera le glas
de tous les sens
le regret sera là
dans son immortelle prégnance
portant à lui seul
la présence de l’absence










Texte de Luc Fayard illustré par 20 artistes contemporains
Artistes cité(e)s (de haut en bas, de gauche à droite):
Agnès Pilat, Felicity Hellaby, Agnieszka Pilat, Leslie Amine, Juanito Laguna, Jana Brike, Hanson, Anka Zhuravleva, Dubánci, Brooke Shaden, William Wray, Roman Shustrov, Fede Mangione, Henri Sarla, Harvey Dinnerstein, Julien Malland, Michele Petrelli, Nicole Pfund, Akiko Toriumi, Paul Fenniak
Note de l’auteur : Voir ci-dessous une planche de ces 20 œuvres d’art contemporain que j’ai sélectionnées pour illustrer mon poème : quand on les voit ainsi côte à côte, je trouve qu’elles évoquent incroyablement, ensemble et séparément, ce thème de la présence de l’absence.
Vous pouvez lire ICI comment je sélectionne les œuvres, en utilisant notamment la formidable galerie Nicole’s Museum.


Artaud (Antonin) : Van Gogh est peintre parce qu’il a recollecté la nature
Je ne décrirai donc pas un tableau de Van Gogh après Van Gogh, mais je dirai que Van Gogh est peintre parce qu’il a recollecté la nature, qu’il l’a comme retranspirée et fait suer, qu’il a fait gicler en faisceaux sur ses toiles, en gerbes comme monumentales de couleurs, le séculaire concassement d’éléments, l’épouvantable pression élémentaire d’apostrophes, de stries, de virgules, de barres dont on ne peut plus croire après lui que les aspects naturels ne soient faits.
Et de combien de coudoiements réprimés, de heurts oculaires pris sur le vif, de cillements pris dans le motif, les courants lumineux des forces qui travaillent la réalité ont-ils eu à renverser le barrage avant d’être enfin refoulés, et comme hissés sur la toile, et acceptés ?
Il n’y a pas de fantômes dans les tableaux de Van Gogh, pas de visions, pas d’hallucinations.
C’est de la vérité torride d’un soleil de deux heures de l’après-midi.
Un lent cauchemar génésique petit à petit élucidé. Sans cauchemar et sans effet.
Mais la souffrance du prénatal y est.
C’est le luisant mouillé d’un herbage, de la tige d’un plant de blé qui est là prêt à être extradé.
Et dont la nature un jour rendra compte.
Comme la société aussi rendra compte de sa mort prématurée.
Un plant de blé sous le vent incliné, avec au-dessus les ailes d’un seul oiseau en virgule posé, quel est le peintre, qui ne serait pas strictement peintre, qui aurait pu avoir comme Van Gogh l’audace de s’attaquer à un sujet d’une aussi désarmante simplicité ?
Non, il n’y a pas de fantômes dans les tableaux de Van Gogh, pas de drame, pas de sujet et je dirai même pas d’objet, car le motif lui-même qu’est-ce que c’est ?
Sinon quelque chose comme l’ombre de fer du motet d’une inénarrable musique antique, comme le leitmotiv d’un thème désespéré de son propre sujet.
C’est de la nature nue et pure vue, telle qu’elle se révèle, quand on sait l’approcher d’assez près.
Témoin ce paysage d’or fondu, de bronze cuit dans l’ancienne Égypte, où un énorme soleil s’appuie sur des toits si croulants de lumière qu’ils en sont comme en décomposition.
Et je ne connais pas de peinture apocalyptique, hiéroglyphique, fantomatique ou pathétique qui me donne, à moi, cette sensation d’occulte étranglée, de cadavre d’un hermétisme inutile, tête ouverte, et qui rendrait sur le billot son secret.
Je ne pense pas ce disant au Père Tranquille, ou à cette funambulesque allée d’automne où passe, en dernier, un vieil homme courbé avec un parapluie à sa manche accroché, comme le crochet d’un chiffonnier.
Je repense à ses corbeaux aux ailes d’un noir de truffes lustrées.
Je repense à son champ de blé : tête d’épi sur tête d’épi, et tout est dit,
avec, devant, quelques petites têtes de coquelicots doucement semés, âcrement et nerveusement appliqués là, et clairsemés, sciemment et rageusement ponctués et déchiquetés.
Seule la vie sait offrir ainsi des dénudations épidermiques qui parlent sous une chemise déboutonnée, et on ne sait pourquoi le regard incline à gauche plutôt qu’à droite, vers le monticule de chair frisée.
Mais c’est ainsi et c’est un fait. Mais c’est ainsi et cela est fait.
Occulte aussi sa chambre à coucher, si adorablement paysanne et semée comme d’une odeur à confire les blés qu’on voit frémir dans le paysage, au loin, derrière la fenêtre qui les cacherait.
Paysanne aussi, la couleur du vieil édredon, d’un rouge de moule, d’oursin, de crevette, de rouget du Midi, d’un rouge de piment roussi.
Et ce fut sûrement de la faute de van Gogh si la couleur de l’édredon de son lit fut dans le réel si réussie, et je ne vois pas quel est le tisseur qui aurait pu en transplanter l’inénarrable trempe, comme Van Gogh sut transborder du fond de son cerveau sur sa toile le rouge de cet inénarrable enduit.
Et je ne sais pas combien de prêtres criminels rêvant dans la tête de leur soi-disant Saint-Esprit, l’or ocreux, le bleu infini d’une verrière à leur gouge « Marie », ont su isoler dans l’air, extraire des niches narquoises de l’air, ces cou- leurs à la bonne franquette qui sont tout un événement, où chaque coup de pinceau de Van Gogh sur la toile est pire qu’un événement.
Une fois, ça donne une chambre proprette, mais d’un tain de baume ou d’arôme qu’aucun bénédictin ne saura plus retrouver pour amener à point ses alcools de santé.
Une autre fois ça donne une simple meule par un énorme soleil écrasée.
Cette chambre faisait penser au Grand Œuvre avec son mur blanc de perles claires, sur lequel une serviette de toilette rugueuse pend comme un vieux gri-gri paysan, inapprochable et réconfortant.
Il y a de ces blancs de craie légers qui sont pires que d’anciens supplices, et jamais comme dans cette toile, le vieux scrupule opératoire du pauvre grand van Gogh n’apparaît.
Car c’est bien cela tout Van Gogh, l’unique scrupule de la touche sourdement et pathétiquement appliquée. La couleur roturière des choses, mais si juste, si amoureusement juste qu’il n’y a pas de pierres précieuses qui puissent atteindre à sa rareté.
Antonin Artaud — Van Gogh le suicidé de la société, Œuvres complètes, Éditions Gallimard, tome XIII Littérature et Poésie @super fans
Readman Prud’homme (Camille) : C’est au printemps que je tombe
c’est au printemps que je tombe, quand il n’y a nulle part pour le sombre, ni le ciel ni les conversations. dans l’illusion des choses qui s’adoucissent, je vois plutôt les duretés qui perdurent, et ce qui ne me concerne pas me chavire.
j’ai vu des gens qui portaient des uniformes humiliants et d’autres à qui on criait des bêtises, j’ai vu des gens qui venaient de perdre leur amour et d’autres leur candeur et bien que ces drames nétaient pas les miens, ils mont renversée.
le reste de l’année ce que je croise ne m’assaille pas toujours, mais au printemps on croirait qu’il n’y a plus de seuil entre ce que je suis et ce qui m’entoure.
alors quand sortir devient hasardeux – quand sortir porte la promesse de nouvelles cruautés – je reste chez moi et j’attends en pensant aux villes assiégées.
Camille Readman Prud’homme. quand je ne dis rien je pense encore (2021)





