Amavero est un jardin de liberté, une passerelle, un espace vivant de poésie, d’art et de culture. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre ses univers. À lire, à regarder, à ressentir… pour s’y promener librement. © Tous droits réservés aux artistes pour les illustrations.

Amavero est un espace vivant de poésie, d’art et de pensée. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre les deux. À lire, à regarder, à ressentir — librement.

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publiés dans Amavero

  • vibrations

    j’aime le soleil après la pluie
    lorsque le silence dans l’air luit
    que d’un trottoir las délavé fume
    l’éclat vaporisé du bitume

    la ville virginale frémit
    les longs arbres sorciers se délient
    triste une larme d’éternité
    purifie les hommes statufiés

    au loin j’entends le grand gong vibrant
    jour nuit ciel la terre est frottement
    la lumière est blanche la mort fuit
    seul le soleil règne après la pluie


  • petite fille rieuse

    une petite fille rieuse aux yeux sérieux
    découvre un monde de magie
    peuplé de géants bourrus et vieux
    qui lui font guili guili

    cet ange sans malice
    retourne comme une crêpe l’âme et ses défenses
    elle en fait un calice
    d’odeurs nouvelles et de nouveaux sens

    elle est là
    et le monde perd sa bedaine
    halleluia 
    chantent les fées lilliput et les grosses marraines

    au cœur fatigué
    ton cœur fait boum boum boum boum
    aux yeux désabusés
    tes yeux tchoubidou bidou dou

    pourvu que ça duuuuuure
    ce rire pur cette vie angélique
    que tu oublieras plus tard dans la verdure
    tic tac tic tac des horloges mélancoliques

    c’est ainsi tu ne sauras même pas
    que tu fus un ange
    alors ici sérieux comme un pape je scelle cette vérité pour toi
    et tes parents un jour s’ils le veulent te diront ma louange

    le bonheur cristallin
    que tu donnes
    l’infarctus opalin
    dans nos vies brouillonnes

    lac chant murmure
    silence cri sourire douceur
    beauté absolue armure
    bonheur pur bonheur

    Versailles 23 décembre 2011


  • bel archipel

    La première île est grande et majestueuse
    Du haut de ses collines luxuriantes
    Elle contemple la mer et le monde
    D’un cœur empreint de compassion
    Les anses de ses abris
    Sont multiples et cachées
    Elles murmurent :
    Seuls sont ici protégés
    Ceux qui ont soif d’aventure
    Et faim des autres
    Du bout de l’horizon, on y vient
    S’y rafraîchir à l’eau pure de ses sources

    La deuxième île est plus petite
    Mais tout aussi fière
    Un sable blond et doux la déborde gaiement
    Elle ouvre ses bras en souriant
    Et vous invite à la douceur
    Si la mer est calme dans ses baies
    Parfois le vent siffle
    Aux cimes de ses arbres
    Quelques rochers épars la protègent
    Ils disent en fronçant les sourcils :
    Voici un pays nouveau
    Qui aime l’eau
    La boire et la donner
    A qui sait la goûter

    La troisième île est gracile et forte
    Les arbres songeurs y penchent un peu la tête
    Comme pour vous saluer en passant
    Mille sentiers odorants
    Y serpentent en flânant
    Le vent porte les sons variés
    D’un monde habité de désirs
    On y parle des langues musicales
    Ses côtes escarpées avancent loin
    Comme si elles voulaient fendre la mer
    Elles inventent des formes nouvelles
    C’est une figure de proue
    Une cathédrale

    La dernière île a surgi après les autres
    Plus jeune elle est plus vive
    Tout y pousse en tout sens
    C’est une jungle heureuse
    Qui souffle la vigueur et la joie
    Elle aime le soleil et craint la nuit
    Quand tout se cache et se tait
    Alors, en guettant le jour qui vient
    Elle dit : Je suis la vie, je suis la flèche
    Je suis le début d’un autre monde
    J’enfanterai des îles et des îlots
    Où tout sera clair et beau
    Et on la croit ma petite île

    Les quatre îles de l’archipel
    Sont baignées de la même mer
    Nourries de la même terre
    Sang du même sang
    Elles sont des âmes belles et fières


  • toujours quelque part

    il y a toujours quelque part
    un chien qui aboie
    le cri affreux d’un corbeau
    une vieille femme en noir 
    qui étend son linge d’un air las
    des nuages en désordre qui vous surveillent
    et une mouche pour vous agacer

    il y a toujours quelque part
    des pierres encore des pierres
    sur lesquelles vous butez
    et de l’herbe brûlée par le temps
    un papillon égaré qui vient dire bonjour
    un vert lointain où poser le regard
    et des horizons plus grands que votre âme

    il y a toujours quelque part
    une montagne hautaine
    au vent libre et frais
    une source guillerette
    sautillant entre les rochers
    le soleil qui joue avec les ombres

    il y a toujours quelque part
    une flèche d’église au-dessu des toits
    un village en équilibre sur son éperon

    il y a toujours quelque part
    un air d’éternité
    pour se moquer de vous
    et au milieu de tout
    il y a toi qui me souris


  • ode à un porche gris

    les années l’ont vieilli il s’en fout blasé
    il a du en voir passer des courtisanes et des dandys
    des maquerelles fardées des spadassins masqués
    et compté les soirs où se croisaient la mort et la vie

    combien d’amoureux se cachèrent pour une étreinte tendre
    leurs fronts côte à côte appuyés sur le verre jauni
    derrière l’œil-de-bœuf éclairant faiblement une soupente
    combien de jeunes filles pauvres ont soupiré sur leur vie

    la porte aux montants majestueux vous dit de sa hauteur
    passez votre chemin manants peuple de la rue
    ici ne vivent que d’honnêtes gens de vertu
    qui protègent les secrets d’un sobre bonheur

    on ne voit plus la sonnette qui alertait le gardien des lieux
    donnant l’ accès à l’ilot de la cour aux appartements cossus
    cerbère tout puissant de vos destins domestiques heureux
    sans lui vous resteriez dehors craintif frigorifié menu

    et siècle après siècle les destins ont passé
    laissant leurs encoches entailles et fêlures
    avec le temps le porche est devenu moins dur
    et comme nous le voici gris blanc et courbé


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  • Artaud (Antonin) : Van Gogh est peintre parce qu’il a recollecté la nature

    Je ne décrirai donc pas un tableau de Van Gogh après Van Gogh, mais je dirai que Van Gogh est peintre parce qu’il a recollecté la nature, qu’il l’a comme retranspirée et fait suer, qu’il a fait gicler en faisceaux sur ses toiles, en gerbes comme monumentales de couleurs, le séculaire concassement d’éléments, l’épouvantable pression élémentaire d’apostrophes, de stries, de virgules, de barres dont on ne peut plus croire après lui que les aspects naturels ne soient faits.

    Et de combien de coudoiements réprimés, de heurts oculaires pris sur le vif, de cillements pris dans le motif, les courants lumineux des forces qui travaillent la réalité ont-ils eu à renverser le barrage avant d’être enfin refoulés, et comme hissés sur la toile, et acceptés ?

    Il n’y a pas de fantômes dans les tableaux de Van Gogh, pas de visions, pas d’hallucinations.

    C’est de la vérité torride d’un soleil de deux heures de l’après-midi.

    Un lent cauchemar génésique petit à petit élucidé. Sans cauchemar et sans effet.

    Mais la souffrance du prénatal y est.

    C’est le luisant mouillé d’un herbage, de la tige d’un plant de blé qui est là prêt à être extradé.

    Et dont la nature un jour rendra compte.

    Comme la société aussi rendra compte de sa mort prématurée.

    Un plant de blé sous le vent incliné, avec au-dessus les ailes d’un seul oiseau en virgule posé, quel est le peintre, qui ne serait pas strictement peintre, qui aurait pu avoir comme Van Gogh l’audace de s’attaquer à un sujet d’une aussi désarmante simplicité ?

    Non, il n’y a pas de fantômes dans les tableaux de Van Gogh, pas de drame, pas de sujet et je dirai même pas d’objet, car le motif lui-même qu’est-ce que c’est ?

    Sinon quelque chose comme l’ombre de fer du motet d’une inénarrable musique antique, comme le leitmotiv d’un thème désespéré de son propre sujet.

    C’est de la nature nue et pure vue, telle qu’elle se révèle, quand on sait l’approcher d’assez près.

    Témoin ce paysage d’or fondu, de bronze cuit dans l’ancienne Égypte, où un énorme soleil s’appuie sur des toits si croulants de lumière qu’ils en sont comme en décomposition.

    Et je ne connais pas de peinture apocalyptique, hiéroglyphique, fantomatique ou pathétique qui me donne, à moi, cette sensation d’occulte étranglée, de cadavre d’un hermétisme inutile, tête ouverte, et qui rendrait sur le billot son secret.

    Je ne pense pas ce disant au Père Tranquille, ou à cette funambulesque allée d’automne où passe, en dernier, un vieil homme courbé avec un parapluie à sa manche accroché, comme le crochet d’un chiffonnier.

    Je repense à ses corbeaux aux ailes d’un noir de truffes lustrées.

    Je repense à son champ de blé : tête d’épi sur tête d’épi, et tout est dit,

    avec, devant, quelques petites têtes de coquelicots doucement semés, âcrement et nerveusement appliqués là, et clairsemés, sciemment et rageusement ponctués et déchiquetés.

    Seule la vie sait offrir ainsi des dénudations épidermiques qui parlent sous une chemise déboutonnée, et on ne sait pourquoi le regard incline à gauche plutôt qu’à droite, vers le monticule de chair frisée.

    Mais c’est ainsi et c’est un fait. Mais c’est ainsi et cela est fait.

    Occulte aussi sa chambre à coucher, si adorablement paysanne et semée comme d’une odeur à confire les blés qu’on voit frémir dans le paysage, au loin, derrière la fenêtre qui les cacherait.

    Paysanne aussi, la couleur du vieil édredon, d’un rouge de moule, d’oursin, de crevette, de rouget du Midi, d’un rouge de piment roussi.

    Et ce fut sûrement de la faute de van Gogh si la couleur de l’édredon de son lit fut dans le réel si réussie, et je ne vois pas quel est le tisseur qui aurait pu en transplanter l’inénarrable trempe, comme Van Gogh sut transborder du fond de son cerveau sur sa toile le rouge de cet inénarrable enduit.

    Et je ne sais pas combien de prêtres criminels rêvant dans la tête de leur soi-disant Saint-Esprit, l’or ocreux, le bleu infini d’une verrière à leur gouge « Marie », ont su isoler dans l’air, extraire des niches narquoises de l’air, ces cou- leurs à la bonne franquette qui sont tout un événement, où chaque coup de pinceau de Van Gogh sur la toile est pire qu’un événement.

    Une fois, ça donne une chambre proprette, mais d’un tain de baume ou d’arôme qu’aucun bénédictin ne saura plus retrouver pour amener à point ses alcools de santé.

    Une autre fois ça donne une simple meule par un énorme soleil écrasée.

    Cette chambre faisait penser au Grand Œuvre avec son mur blanc de perles claires, sur lequel une serviette de toilette rugueuse pend comme un vieux gri-gri paysan, inapprochable et réconfortant.

    Il y a de ces blancs de craie légers qui sont pires que d’anciens supplices, et jamais comme dans cette toile, le vieux scrupule opératoire du pauvre grand van Gogh n’apparaît.

    Car c’est bien cela tout Van Gogh, l’unique scrupule de la touche sourdement et pathétiquement appliquée. La couleur roturière des choses, mais si juste, si amoureusement juste qu’il n’y a pas de pierres précieuses qui puissent atteindre à sa rareté.

    Antonin Artaud — Van Gogh le suicidé de la société, Œuvres complètes, Éditions Gallimard, tome XIII Littérature et Poésie @super fans

    Artaud (Antonin) : Van Gogh est peintre parce qu’il a recollecté la nature

  • Readman Prud’homme (Camille) : C’est au printemps que je tombe

    c’est au printemps que je tombe, quand il n’y a nulle part pour le sombre, ni le ciel ni les conversations. dans l’illusion des choses qui s’adoucissent, je vois plutôt les duretés qui perdurent, et ce qui ne me concerne pas me chavire.
    j’ai vu des gens qui portaient des uniformes humiliants et d’autres à qui on criait des bêtises, j’ai vu des gens qui venaient de perdre leur amour et d’autres leur candeur et bien que ces drames nétaient pas les miens, ils mont renversée.
    le reste de l’année ce que je croise ne m’assaille pas toujours, mais au printemps on croirait qu’il n’y a plus de seuil entre ce que je suis et ce qui m’entoure.
    alors quand sortir devient hasardeux – quand sortir porte la promesse de nouvelles cruautés – je reste chez moi et j’attends en pensant aux villes assiégées.

    Camille Readman Prud’homme. quand je ne dis rien je pense encore (2021)

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Une de La Gazette d’Amavero n°5 du 26 mai 2025