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Amavero est un jardin de liberté, une passerelle, un espace vivant de poésie, d’art et de culture. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre ses univers. À lire, à regarder, à ressentir… pour s’y promener librement. © Tous droits réservés aux artistes pour les illustrations.

Amavero est un espace vivant de poésie, d’art et de pensée. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre les deux. À lire, à regarder, à ressentir — librement.


  • souviens toi de l'île

    souviens toi de l’île 

    aux chevaliers guignettes
    où les sternes sont naines
    ou bien pierregarin
    les hérons toujours cendrés
    les mouettes rieuses
    ou mélanocéphales
    les gravelots toujours petits 
    et grises les bergeronnettes
    et noires les guifettes

  • pieds des stalles

    je regarde mon doigt de pied gauche
    et je me dis  un pied çà a l’air de quoi
    ce genre de trapèze improbable et plat
    ce bout du bout du corps
    qui nous tient debout
    par le bas
    on dit tu es bête comme tes pieds
    mais qui a dit que mes pieds étaient bêtes
    bien alignés et rangés par taille décroissante
    moi je leur trouve plutôt l’air ordonné
    à mes petits doigts de pied
    ils bougent quand j’en ai envie
    mais si jamais l’envie me prend
    le lever le troisième en partant de la gauche
    qui est aussi le troisième en partant de la droite
    et pourtant j’en ai cinq à chaque pied
    sans faire bouger ses confrères
    je risque d’y passer de longues nuits

    vous aussi
    tout çà pour vous dire qu’il vaut mieux
    compter sur ses dix bons doigts de pieds
    pour marcher et pour botter les fesses
    de ceux qui vous marchent sur les pieds
    remarquez
    si vous n’aviez plus de doigts de pieds
    on ne pourrait pas vous marcher dessus
    c’est chaud
    c’est sûr comme une chaussure
    alors gaffe un conseil
    tous les soirs
    avant de vous coucher
    comptez-les
    vos petits doigts de pieds
    on ne sait jamais

  • je meurs tu pleures

    Je meurs
    Tu meurs
    Je t’aime
    Tu pleures
    Je vogue
    Tu vogues
    Ils voguent
    Où çà
    M’en fous
    Quèqu’part
    Tu viens
    Je pars
    Tu m’aimes
    Je pleure
    Je dis
    Tu dis
    Tout çà
    Ils disent
    N’impor-
    Te quoi
    Tu ris
    Je nage
    Tu nages
    Vers moi
    Ou çà
    Plus loin
    Pourquoi
    Parc’que
    C’est beau
    C’est bon
    Et plus
    Que ça
    Encore
    Pour toi
    Je vis
    Tu vis
    Sans moi
    Je souffre
    Tu souffres
    S’en foutent
    Pourquoi
    Parc’que
    Ils ont
    Raison
    Les cons
    Je viens
    Tu veux
    Je veux
    Te voir
    T’aimer
    Plus fort
    M’aimer
    Dis-tu
    Et puis
    Je rêve
    Tu dors
    Petite
    Et douce
    Je souffle
    Sur tout
    Sur ça
    Sans ça
    Tu voles
    Plus loin
    Sans moi
    Tu joues
    Je perds
    Toujours
    Pourquoi
    Ta peau
    Ton corps
    Adieu
    Rideau
    Mais non
    Tu rêves
    De moi
    Peut-être
    Encore


  • offerte ta bouche douce

    offerte
    ta bouche douce
    pour moi qui pleure

    tes jambes longues
    ton ventre rond
    offerts

    douce ma belle tu souris
    et l’odeur de toi
    rose close ton parfum

    à genoux je caresse
    ta peau offerte
    tu m’enveloppes

    ton souffle chaud sur moi
    s’envole
    comme toi et moi

  • couple qui lit

    8 heures d’un matin gris
    Derrière la vitre embuée d’un MacDo, un couple prend son petit-déjeuner sous la lumière néon.
    Assis l’un en face de l’autre, chacun la tête penchée, l’homme est plongé dans un hebdo télé pas cher, la femme lit attentivement Le Parisien.
    D’habitude, c’est l’inverse, la femme scrute les programmes télé et l’homme les pages PMU.
    Il est resté quelques secondes dehors à les regarder.
    Ils n’ont pas levé la tête.
    Ils ne se parlent pas, ils lisent, chacun la main posée distraitement sur sa tasse de café.
    Tiens, c’est drôle, une main gauche et une main droite.
    Quelques centimètres seulement séparent ces deux mains sur la table.
    Il suffirait d’un rien, un geste instinctif, une envie de se décrisper, pour qu’elles se touchent.
    Alors, ils se regarderaient sans doute une seconde, peut-être même en s’excusant.
    Puis ils reprendraient leur lecture attentive.


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  • Artaud (Antonin) : Van Gogh est peintre parce qu’il a recollecté la nature

    Je ne décrirai donc pas un tableau de Van Gogh après Van Gogh, mais je dirai que Van Gogh est peintre parce qu’il a recollecté la nature, qu’il l’a comme retranspirée et fait suer, qu’il a fait gicler en faisceaux sur ses toiles, en gerbes comme monumentales de couleurs, le séculaire concassement d’éléments, l’épouvantable pression élémentaire d’apostrophes, de stries, de virgules, de barres dont on ne peut plus croire après lui que les aspects naturels ne soient faits.

    Et de combien de coudoiements réprimés, de heurts oculaires pris sur le vif, de cillements pris dans le motif, les courants lumineux des forces qui travaillent la réalité ont-ils eu à renverser le barrage avant d’être enfin refoulés, et comme hissés sur la toile, et acceptés ?

    Il n’y a pas de fantômes dans les tableaux de Van Gogh, pas de visions, pas d’hallucinations.

    C’est de la vérité torride d’un soleil de deux heures de l’après-midi.

    Un lent cauchemar génésique petit à petit élucidé. Sans cauchemar et sans effet.

    Mais la souffrance du prénatal y est.

    C’est le luisant mouillé d’un herbage, de la tige d’un plant de blé qui est là prêt à être extradé.

    Et dont la nature un jour rendra compte.

    Comme la société aussi rendra compte de sa mort prématurée.

    Un plant de blé sous le vent incliné, avec au-dessus les ailes d’un seul oiseau en virgule posé, quel est le peintre, qui ne serait pas strictement peintre, qui aurait pu avoir comme Van Gogh l’audace de s’attaquer à un sujet d’une aussi désarmante simplicité ?

    Non, il n’y a pas de fantômes dans les tableaux de Van Gogh, pas de drame, pas de sujet et je dirai même pas d’objet, car le motif lui-même qu’est-ce que c’est ?

    Sinon quelque chose comme l’ombre de fer du motet d’une inénarrable musique antique, comme le leitmotiv d’un thème désespéré de son propre sujet.

    C’est de la nature nue et pure vue, telle qu’elle se révèle, quand on sait l’approcher d’assez près.

    Témoin ce paysage d’or fondu, de bronze cuit dans l’ancienne Égypte, où un énorme soleil s’appuie sur des toits si croulants de lumière qu’ils en sont comme en décomposition.

    Et je ne connais pas de peinture apocalyptique, hiéroglyphique, fantomatique ou pathétique qui me donne, à moi, cette sensation d’occulte étranglée, de cadavre d’un hermétisme inutile, tête ouverte, et qui rendrait sur le billot son secret.

    Je ne pense pas ce disant au Père Tranquille, ou à cette funambulesque allée d’automne où passe, en dernier, un vieil homme courbé avec un parapluie à sa manche accroché, comme le crochet d’un chiffonnier.

    Je repense à ses corbeaux aux ailes d’un noir de truffes lustrées.

    Je repense à son champ de blé : tête d’épi sur tête d’épi, et tout est dit,

    avec, devant, quelques petites têtes de coquelicots doucement semés, âcrement et nerveusement appliqués là, et clairsemés, sciemment et rageusement ponctués et déchiquetés.

    Seule la vie sait offrir ainsi des dénudations épidermiques qui parlent sous une chemise déboutonnée, et on ne sait pourquoi le regard incline à gauche plutôt qu’à droite, vers le monticule de chair frisée.

    Mais c’est ainsi et c’est un fait. Mais c’est ainsi et cela est fait.

    Occulte aussi sa chambre à coucher, si adorablement paysanne et semée comme d’une odeur à confire les blés qu’on voit frémir dans le paysage, au loin, derrière la fenêtre qui les cacherait.

    Paysanne aussi, la couleur du vieil édredon, d’un rouge de moule, d’oursin, de crevette, de rouget du Midi, d’un rouge de piment roussi.

    Et ce fut sûrement de la faute de van Gogh si la couleur de l’édredon de son lit fut dans le réel si réussie, et je ne vois pas quel est le tisseur qui aurait pu en transplanter l’inénarrable trempe, comme Van Gogh sut transborder du fond de son cerveau sur sa toile le rouge de cet inénarrable enduit.

    Et je ne sais pas combien de prêtres criminels rêvant dans la tête de leur soi-disant Saint-Esprit, l’or ocreux, le bleu infini d’une verrière à leur gouge « Marie », ont su isoler dans l’air, extraire des niches narquoises de l’air, ces cou- leurs à la bonne franquette qui sont tout un événement, où chaque coup de pinceau de Van Gogh sur la toile est pire qu’un événement.

    Une fois, ça donne une chambre proprette, mais d’un tain de baume ou d’arôme qu’aucun bénédictin ne saura plus retrouver pour amener à point ses alcools de santé.

    Une autre fois ça donne une simple meule par un énorme soleil écrasée.

    Cette chambre faisait penser au Grand Œuvre avec son mur blanc de perles claires, sur lequel une serviette de toilette rugueuse pend comme un vieux gri-gri paysan, inapprochable et réconfortant.

    Il y a de ces blancs de craie légers qui sont pires que d’anciens supplices, et jamais comme dans cette toile, le vieux scrupule opératoire du pauvre grand van Gogh n’apparaît.

    Car c’est bien cela tout Van Gogh, l’unique scrupule de la touche sourdement et pathétiquement appliquée. La couleur roturière des choses, mais si juste, si amoureusement juste qu’il n’y a pas de pierres précieuses qui puissent atteindre à sa rareté.

    Antonin Artaud — Van Gogh le suicidé de la société, Œuvres complètes, Éditions Gallimard, tome XIII Littérature et Poésie @super fans

    Artaud (Antonin) : Van Gogh est peintre parce qu’il a recollecté la nature

  • Readman Prud’homme (Camille) : C’est au printemps que je tombe

    c’est au printemps que je tombe, quand il n’y a nulle part pour le sombre, ni le ciel ni les conversations. dans l’illusion des choses qui s’adoucissent, je vois plutôt les duretés qui perdurent, et ce qui ne me concerne pas me chavire.
    j’ai vu des gens qui portaient des uniformes humiliants et d’autres à qui on criait des bêtises, j’ai vu des gens qui venaient de perdre leur amour et d’autres leur candeur et bien que ces drames nétaient pas les miens, ils mont renversée.
    le reste de l’année ce que je croise ne m’assaille pas toujours, mais au printemps on croirait qu’il n’y a plus de seuil entre ce que je suis et ce qui m’entoure.
    alors quand sortir devient hasardeux – quand sortir porte la promesse de nouvelles cruautés – je reste chez moi et j’attends en pensant aux villes assiégées.

    Camille Readman Prud’homme. quand je ne dis rien je pense encore (2021)

    Readman Prud’homme (Camille) : C’est au printemps que je tombe

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Une de La Gazette d’Amavero n°5 du 26 mai 2025